dimanche 2 novembre 2025

Valère Novarina, Le jeu des Ombres

 Bonne nouvelle, j’ai retrouvé Valère Novarina, je n’avais plus de nouvelles depuis plusieurs mois, alors qu’il me suffisait de lever les yeux tout à gauche en haut de la bibliothèque.

Du coup, après l’avoir trouvé, emporté par l’enthousiasme, je me suis vu descendre littéralement au sous-sol de mon être , et c’est delà que je relais pour vous ces mots propres de V.N.

Attention au choc, surtout soyez patients et curieux :

« Le théâtre est l’autre lieu. L’espace s’y appelle autrement : à droite la cour, devant la face, à gauche le jardin, au fond le lointain, au ciel les cintres, sous le plateau les dessous. Au singulier, les «  dessous » deviennent le dessous, l’inférieur - qui, remis au pluriel, ouvre les enfers…

Qui est dessous ? En dessous de tout ? 

- Le langage, le verbe, la parole. 

- Qui est descendu aux enfers ? -Orphée, Mohamed, Dante, le Christ.

Qui soutient tout, nous constitue, nous structure, nous porte ? nous supporte ? nous sous-tend ? Quel est notre sous-sol ? 

- Notre langue.

C’est sur elle que toute la construction humaine repose. C’est par elle que nous avons été (légèrement, fragilement !) séparés des animaux.

Nous sommes des animaux qui ne s’attendaient pas à avoir la parole. »

lundi 22 septembre 2025

Citation du jour

 "L'être humain a-t-il un but ? Si oui, c'est alors celui-ci : de n'avoir aucun, afin que ses possibilités ne soient pas chichement mesurées ou bien tout simplement rétrécies. Depuis quand assigne-t-on des buts à être humain ?"

Martin Heidegger, Réflexions II-VI. Cahiers noirs (1931-1938), Gallimard 2018, p.102


dimanche 31 août 2025

Citation du jour

 « Savoir ce qui est mis en question dans la question fondamentale peut de lui-même préparer le chemin et lui donner le ton qui le détermine ; pour en être capable, il lui faut avoir été amené suffisamment à déployer sa puissance en son foyer de fervescence - et par conséquent avoir été questionné de part en part - dans quel but alors chercher encore le chemin ? C’est le chemin de l’œuvre.

Nous disons trop de choses lorsque nous décortiquons l’inessentiel.

Nous disons trop peu de choses lorsqu’il s’agit d’amener le foyer de fervescence à sa puissance. »


Martin Heidegger, Réflexions II - VI, Cahiers noirs (1931-1938), p.91

mercredi 6 août 2025

La Gestalt-théorie

 Quand Sartre décrit la gestalt théorie :

« J'ai rendez-vous avec Pierre à quatre heures. J'arrive en retard d'un quart d'heure : Pierre est toujours exact ; m'aura-t-il attendu ? Je regarde la salle, les consommateurs, et je dis : "Il n'est pas là." (...) "J'ai tout de suite vu qu'il n'était pas là"... Il est certain que le café, par soi-même, avec ses consommateurs, ses tables, ses banquettes, ses glaces, sa lumière, son atmosphère enfumée, et les bruits de voix, de soucoupes heurtées, de pas qui le remplissent, est un plein d'être. Et toutes les intuitions de détail que je puis avoir sont remplies par ces odeurs, ces sons, ces couleurs... Mais il faut observer que, dans la perception, il y a toujours constitution d'une forme sur un fond. Aucun objet, aucun groupe d'objets n'est spécialement désigné pour s'organiser en fond ou en forme : tout dépend de la direction de mon attention. Lorsque j'entre dans le café, pour y chercher Pierre, il se fait une organisation synthétique de tous les objets du café en fond sur quoi Pierre est donné comme devant paraître... Chaque élément de la pièce, personne, table, chaise, tente de s'isoler, de s'enlever sur le fond constitué par la totalité des autres objets et retombe dans l'indifférenciation de ce fond, il se dilue dans ce fond. Car le fond est ce qui n'est vu que par surcroît, ce qui est l'objet d'une attention purement marginale. (...) Je suis témoin de l'évanouissement successif de tous les objets que je regarde, en particulier des visages, qui me retiennent un instant ("Si c'était Pierre ?") et qui se décomposent aussi précisément parce qu'ils "ne sont pas" le visage de Pierre. Si, toutefois, je découvrais enfin Pierre, mon intuition serait remplie par un élément solide, je serais soudain fasciné par son visage et tout le café s'organiserait autour de lui, en présence discrète »

Jean-Paul Sartre, L'être et le néant, essai d'ontologie phénoménologique, Gallimard/Tel, 1943, p. 43-44


samedi 2 août 2025

 "Dans la détresse de notre vie, cette science [la science objective] n'a rien à nous dire. Les questions qu'elle exclut par principe sont précisément les questions qui sont les plus brûlantes à notre époque malheureuse pour une humanité abandonnée aux bouleversements du destin : ce sont les questions qui portent sur le sens ou sur l'absence de sens de toute cette existence humaine"

Edmund Husserl

samedi 31 mai 2025

Citation di jour

 "La poésie, pour sa part, n'est nullement l'ennemie du philosophique. Placer des limites à la pensée conceptuelle n'est pas dénier la valeur des opérations que celle-ci effectue dans son champ propre, c'est même les renforcer en les délivrant de quelques pseudo-objets, pour suggérer à leur place d'autres catégories de pensée, où s'ouvre cette fois la dimension de la finitude"

Yves BONNEFOY, "La parole poétique", Université de tous les savoirs, Yves MICHAUD (dir.), Odile Jacob, 2002, p.92

mercredi 6 novembre 2024

 Nous sommes au téléphone depuis une dizaine de minutes, je ne suis pas du tout à l'aise :

—Attends s’il te plaît, lui dis-je, donne-moi encore un peu de temps …

Elle : tu veux dire du temps à perdre ?

Moi : comment ça du temps à perdre ? J’ai simplement besoin de réfléchir, tu peux comprendre ça ?

Elle : Non, pas du tout. Parce que ce n'est pas la première fois que tu me le demandes, pour moi c’est du temps gaspillé…

Moi : !?…

Elle (imperturbable) :Voilà, comme à ton habitude, tu ne dis plus rien dès qu'on te fait des objections…, tu fais semblant d'ignorer que le temps dont nous disposons dure autant que celui qui n’est pas gaspillé.

Moi (perplexe et inquiet) : tu veux dire qu’on n’a pas beaucoup de temps, et que le reste …

Elle (victorieuse) : …le reste est perdu, il est sans importance ! Nous n'avons que ce temps… Je t’aime, c'est certain et c'est maintenant, et je sais que tu m’aimes, tu me le répètes depuis des mois "je t'aime, je t'aime", alors qu’as-tu besoin de réfléchir encore et encore ?

Moi (par devers moi) : c’est vrai, ce qu'elle dit, , mais de là à prendre un engagement…!

Elle : Allô, à quoi penses-tu ? Attends, je crois lire dans tes pensées, toujours les mêmes, n'est-ce pas ? Tu te demandes, en gros, comment accepter d'être heureux ici, maintenant, alors qu'il y a tant de souffrances autour de nous, tant d'incertitudes, tant d'inquiétudes…

Moi : Pas toi, peut-être ?

Elle : Bien sûr que si, comme tout le monde, tu le sais bien, je suis terriblement concernée par l'actualité de plus en plus anxiogène, instantanément relayée en continu dans les médias et sur les réseaux sociaux ; je me sens solidaire de celles et ceux qui fuient leurs pays pour cause de guerre ou de la misère, je suis, comme toi, consternée par le climat de violence qui règne un peu partout, inquiète pour la sauvegarde et la survie de notre écosystème en sursis, avec ses effets dévastateurs immédiats ici et là ! 

Quant aux élections incertaines aux Etats-Unis… 

Mais, dois-je pour autant désespérer et renoncer à tout désir, au bonheur (même relatif) de vivre avec quelqu'un qui dit m'aimer ?

Moi : …!

Elle : Allô ! que fais-tu ? je ne t'entends plus…

Moi : Je réfléchis !

Post-scruptum du narrateur/rêveur (?) : toute ressemblance avec des personnages existants et connus du lecteur ou lectrice des lignes ci-dessus, serait purement fortuite. Pour sa part, l'auteur présumé de ce laïus préfère méditer ces mots de Carmen Sylva (1843-1916) :

"Le bonheur ne se trouve pas toujours dans un ciel éternellement bleu, mais aussi dans les choses les plus simples de la vie."

Bonne soirée ou bonne journée, selon que vous vous couchez ou vous vous réveillez


dimanche 27 août 2023

Tranquilité

 "Une histoire nous est-elle encore destinée à l'avenir, chose tout autre que ce qui semble être tenu pour telle à présent : la morne traque interminable d'activités s'annulant elle-mêmes au fur et à mesure, auquel seul un bruyant tapage assure un semblant de consistance ?"

Martin Heidegger, Apports à la philosophie. De l'avenante. Gallimard, 2013, p.53

dimanche 2 juillet 2023

Citation du jour

 « Toute espèce de polémique compromet par avance la tenue de la pensée. Le rôle de contradicteur n’est pas le rôle de la pensée. Car la pensée ne pense que lorsqu’elle s’attache à ce qui parle pour une chose. Toute parole de défense n’a jamais ici que le sens d’une protection de cette chose. »

Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ? Puf, 1999, p.87

jeudi 5 janvier 2023

Chercher

chercher

réaliser 

Qu’on n’y est pas 

persévérer 

s’égarer 

chuter 

chimères, doutes…

Retour en arrière 

toujours en chemin 

chercher

méditer 

l’âme ne trouve l’apaisement que quand le souffle se dilate et embrasse l’instantané de l’inattendu, l’insaisissable présence 

extase 

devant l’apparition de ce qui se montre à même lui-même tout en restant en retrait 

chercher chercher encore

chercher ce qui se dérobe et qui est déjà là 

À la fois loin et proche

Intime et étranger 

(Je) cherche (me)

samedi 17 décembre 2022

Livre du jour : Un enfant voit un film, par Aimé Agnel

Je remercie Christiane Veschambre qui me fait découvrir le dernier livre d'Aimé Agnel, que je salue ici au passage. En guise de présentation en attendant d'en faire une recension, voici ce qu'on peut lire sur la quatrième de couverture :

Il ne s’agit pas de récit de « souvenirs » de cinéma, mais de l’expérience vivante du film tel qu’il est reçu par l’enfant, dans un temps où le cinéma est encore un art jeune, un art « surgissant ». Il ne s’agit pas plus, dans ces textes, de « raconter » le film, mais de le décrire tel que le découvre l’enfant et ce qu’il fait vivre en lui : les émotions, si profondes que l’adulte revoyant le film les éprouve, étonnamment identiques, aux mêmes moments. Car l’adulte qui écrit ici ne surplombe pas l’enfant.

Parmi de nombreuses activités liées au cinéma, à la psychanalyse ou au son, Aimé Agnel fut entre autres professeur à l’IDHEC, chargé de cours à l’Université de Vincennes (Département Cinéma), monteur son de Le moindre geste de Fernand Deligny et Jean-Pierre Daniel et La Storia de Sergio Castilla, acteur dans L’Aquarium et la Nation de Jean-Marie Straub... Il a notamment publié L’Homme au tablier, le jeu des contraires dans les films de Ford et Hitchcock et l’ennui, une psychologie à l’œuvre.

Aimé Agnel, Un enfant voit un film, Editions de l'Œil, 2022


 


mercredi 14 décembre 2022

Citation du jour

 "Le contact réciproque entre deux chairs est comme le prolongement du lien instauré par les visages. En effet, je ne touche jamais un autre-objet: le frôlement de deux épidermes est déjà contact réciproque, je touche un autre qui est touché par le fait même que je le touche, comme je suis touché par lui au même instant. Cette réciprocité du contact ne se retrouve avec aucun objet du monde. Deux chairs ne deviennent chairs l'une pour l'autre que dans le contact réciproque, comme deux visages ne prennent visage qu'à se considérer mutuellement. Toucher autrui, c'est toujours nécessairement éprouver cette réciprocité, qui ne signifie jamais une "fusion" de ma chair avec la sienne, c'est vibrer à l'unisson de sa chair en prenant chair moi-même pour lui. Le contact a ainsi la faculté de nous mettre en prise immédiate avec l'existence même de l'autre, il est dialogue charnel entre deux existences."

Claude Romano, Le chant de la vie. Phénoménologie de Faulkner, Gallimard, 2005, p.244

vendredi 7 octobre 2022

Qu'appelle-t-on penser ?

"Désormais tout fait ombre, car c'est le jour. L'aube obscure est en effet sans ombre, et le jour éclatant couche la terre sous les ombres. C'est le commencement de notre histoire, histoire de la caverne du Soleil, boule d'énigme qui accapare la lumière. Mais ce n'est pas encore le moment de penser à nous ; c'est seulement le moment d'apprendre à penser la rive grecque.

Ce qui "manque" à la première pensée grecque, ou plus exactement l'Impensé de cette Pensée, est précisément qu'elle ignore cette obscurité qui ne s'allonge sur la terre qu'au fur et à mesure que dans le ciel se lève le soleil. Sans doute même faut-il dire autrement. "Ignore cette obscurité" ne saurait être absolu : il n'y aurait pas alors de pensée. Il est seulement vrai de dire que l'ébranlement même de la première pensée consiste à pressentir, et même à faire venir, à "appeler" ce lever du jour qui fait du monde une caverne."

Martin Heidegger, Qu'appelle-t-on penser ? Puf, 2ème édition Quadrige 1999, p.9

mardi 9 août 2022

Fiche de lecture

Je lis, je reprends plutôt une lecture interrompue il y a quelques années pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le livre. Ce livre, Moi, Monde, Mots, du regretté François Gantheret (1), psychanalyste et écrivain — d'après une modeste fiche de lecture glissée dans le livre — m'avait beaucoup impressionné. Je ne résiste pas à l'envie de partager ce qui alors m'avait énormément touché. Ce qui suit est donc une copie exacte de ladite fiche.

Je suis d'emblée sensible, en lisant Gantheret, au rapport entre la poésie et la psychanalyse, l'auteur le nomme en citant une lettre de Lou "l'écriture de l'âme". Plusieurs écrivains sont convoqués, bien sûr. Le cas de Rilke me fascine en même temps que l'importance de Lou Andréas Salomé dans la vie et la carrière du poète.

En 1911, "Rilke vient d'achever Les cahiers de Malte…; et cet achèvement est un acte auquel il ne survit que dans le plus grand désarroi." Gantheret relève "les indices, les signes de cette crise", à travers la correspondance de Rilke : d'abord à Lily Kanitz Menar, cette lettre datée du 7 septembre 1911 :

"En ce qui me concerne, je respire, chaque fois que je pense que ce livre est là, il devait être là, c'était pour moi une obligation indicible, je n'avais pas le choix. Mais à présent, je me sens un peu comme Raskolnikov après son acte, je ne sais pas du tout ce qui doit venir, et je frémis même un peu quand je réfléchis que j'ai écris ce livre ; avec quelle force, je me le demande, de quel droit, en viendrais-je presque à me demander."

Même questionnement dans sa lettre du 28 décembre 1911, adressée à Lou :

"Peux-tu comprendre qu'avec ce livre, je me suis fait l'effet d'un survivant, livré au désarroi le plus profond, désœuvré, incapable d'œuvrer jamais plus ?"

Dans ces moments où le poète est sans ressource, usé par l'écriture du livre enfin achevé, Rilke pense entrer en analyse, pour mettre fin pense-t-il à ses tourments. Mais c'est sans compter avec la puissance mystérieuse de l'acte d'écrire. En effet, au moment même où il croit sombrer, Rilke continue à écrire. De Duino, où il séjourne depuis un mois et d'où il écrit à ses amis son désarroi, Rilke, commente Gantheret, "a commencé à écrire les deux premières Elégies, où il a déjà écrit les vers le plus célèbres qui ouvrent la première." En effet :

"Qui donc dans les ordres des anges

M'entendrait si je criais ? 

Et même si l'un d'eux soudain

 Me prenait sur son cœur ; 

De son existence plus forte je périrais. 

Car le beau n'est que le commencement du terrible

 Ce que tout juste nous pouvons supporter (…)"

Commentaire de Gantheret : "Déjà, alors que Rilke désemparé vacille, la vague profonde de l'écriture le dépasse, ramasse les enjeux de la souffrance, et le poème se déploie. Faut-il alors s'étonner que le recours, auquel à ce moment-là il songe, à la psychanalyse tourne court ?"

Le travail d'écriture ici fonctionne, agit comme un "autotraitement" analogue à l'analyse. Lou n'est pas étrangère à cette prise de conscience chez Rilke. Disciple et amie privilégiée de Freud, elle devine la première que ce qui est en jeu dans le désarroi du poète "c'est d'écriture qu'il s'agit, d'écriture de l'âme, de ce qui infecte l'âme et la tourmente." Elle en convaincra le poète qui de lui-même, en janvier 1912, conclut :

"—Je sais désormais que l'analyse n'aurait de sens pour moi que si je prenais vraiment au sérieux l'étrange arrière-pensée de ne plus écrire que je faisais miroiter à mes yeux comme une espèce de soulagement pendant l'achèvement du Malte."

Gantheret, plus loin, après avoir indiqué l'enjeu de l'un des thèmes majeurs au sein du mouvement psychanalytique naissant, à savoir le lien entre narcissisme et création artistique, s'interroge : 

"Pourquoi l'intérêt porté, au sujet du narcissisme, à la création artistique et littéraire en particulier ? Parce que le créateur pose une énigme singulière pour la théorie. Entre le névrosé qui tient compte de la réalité extérieure, et tente de gérer le conflit "à l'intérieur" de lui-même, et le psychotique  qui installe, par retrait, un monde intérieur de "toute-puissance des pensées", quitte à se trouver coupé de la réalité, quitte à transformer celle-ci par le délire de l'hallucination, le créateur a une place particulière : il transforme la réalité, dans ses œuvres, selon ses désirs, et sans que cela éveille apparemment de conflit ; bien plus, il fait partager la jouissance de cette réalisation de désir à ses lecteurs, auditeurs ou spectateurs, contrairement au psychotique dont le délire reste purement solipsiste."

Voilà, ma fiche de lecture s'arrête ici. Y aura-t-il une suite maintenant que je me suis remis au livre ?

(1) François Gantheret, Moi, Monde, Mots, Gallimard, Collection Connaissance de l'inconscient, 1996

Du même auteur, j'ai lu, ri, pleuré, et adoré Libido Omnibus et autres nouvelles du divan, Gallimard 2001

dimanche 12 juin 2022

Citation du jour

 « Marcher sans perdre sa direction : au cœur de l’incontournable !

Martin Heidegger, Réflexions II - VI Cahiers Noirs (1931-1938), p.48

mardi 3 mai 2022

Rêve ou réalité ?

Tout ce qui me reste comme souvenir de cette étrange rencontre c'est une trace…de dialogue, que j’essaie de restituer ici de mémoire.

Une figure féminine. Voix douce mais ferme 

- On se connaît à peine, mais tu n'a pas arrêté de dire "c'est ceci/ce n'est pas ceci"

- Pour toi, il n' y a pas de disjonction…

- En affirmant ou en infirmant, tu ne questionnes pas, tu t'immobilises, et s’éloigne en même temps toute promesse de rencontre entre nous…

- Tu voudrais que je questionne sans avoir jamais parlé ?

- Tu peux parler bien sûr, mais sans que tu t'attaches…

- Sans que je m'attache à quoi, à qui ?

Pour toute réponse, elle se leva, me fit un signe de la main, que j'interprétai après coup comme la seule trace sensible de notre brève et évanescente rencontre !

C'était un 1er mai

 "Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n'est pas solide

(Vladimir Holan)

C'était un 1er mai

deux décennies 

déjà

sur le quai en larmes

avec les deux petites

nous suivions tordus de douleur

le train invisible t'emporter 

vers un ailleurs

de nous inconnu et suspect

mais dont tu nous disais 

qu'il était étoilé et que tu étais attendue

tu le disais sans emphase

pas pour nous consoler

mais peut-être juste nous donner 

à sentir l'invisible

tu es partie donc un 1er mai

non sans nous avoir dit

au revoir 

tendrement

profondément 

comme un gage que nos cœurs gelés

du moment par l'amour perdu

se remettront à nouveau

un jour à battre le rythme de la vie

dans tout le corps

 à aimer surtout.

merci à toi pour toujours

pour tant d'amour

au nom de nous trois

nous t'aimons

mardi 29 mars 2022

La déclaration

La porte est entrouverte, elle hésite un instant puis appuie sur la sonnette.

—Entre, lui crie une voix de l’intérieur

Accoudé sur son bureau, il donne à voir un visage contrarié.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

Ses yeux se ferment. Cueilli par l’émotion, il y a comme un nœud dans sa gorge.

—Mais enfin, qu’est-ce que tu as ? Sans attendre la réponse, lentement, elle lui passe la main sur le front. Qu’est-ce qu’il est brûlant ! Tu es malade ?

Ses yeux s’ouvrent, humides. Il contemple le visage de la femme comme s’il la voyait pour la première fois.

—Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais je ne suis pas malade, rassure-toi. J’ai juste mal…à l’écriture !

—?!…

— Je ne sais comment t’expliquer, c’est assez compliqué, même pour moi.

—Entendu, prends ton temps.

—Il s’agit de l’écriture…

—Oui, ça j’ai bien compris, mais c’est le mal qu’elle te fait que je ne saisis pas

—qu’elle me donne…

—Pardon ?

—Ecrire ne me fait pas mal, bien au contraire. Mais, je n’arrive pas à faire corps avec, il y a pourtant quelque chose à l’intérieur de moi, que je veux faire exister, c’est-à-dire mettre au dehors, l’offrir…, mais ça résiste et je cours après, comme un amoureux éconduit. En réalité,  je fais du sur-place, je sature, rature, et recommence, encore et encore sans jamais pouvoir dire ce qui est. Impression désagréable de répéter toujours le même scénario.

—A t’entendre, c’est comme si tu cherchais une bonne idée et une façon élégante de l’exprimer, et tu te trouves soudain confronté à un autre impératif : ton outil, je veux dire le langage, lui, veut parler d’autre chose que de lui-même.

Il la regarde, ébloui par ce qu’elle vient de dire.

—Mais tu es un génie, ma parole ! Ainsi, pour pouvoir faire corps avec ce qui pousse à l’intérieur de moi, je dois renoncer à vouloir « dire » ou faire « beau », le langage doit, ici, en quelque sorte renoncer à lui-même, se faire oublier, faire le mort afin de laisser advenir ce qui est déjà là.

—Exactement, par ce renoncement consenti comme une ascèse tu pourras mieux exprimer, paradoxalement, ce que tu as à dire, c’est-à-dire donner à voir et à entendre autre chose qu’un simple jeu de langage. Mais, au fait, que cherches-tu à dire au point de t’émouvoir à ce point ?

Il est surpris par la question. Peut-être la redoutait-il ? Une chose est sûre, la spontanéité n’est pas son fort. Il réalise soudain ce que veut dire s’apparaître à l’occasion de l’autre.

—Ta question me ramène à ce que je cherche à fuir, mais je sens en même temps le soulagement que cela me procurerait à le dire. Car, c’est ce que je cherche désespérément à écrire, à t’écrire !

—Quoi donc ?

—Je t’aime !

samedi 26 mars 2022

Se laisser porter par le chemin

 Sais-tu quoi ?

Non.

Gravis-la.

Quoi donc ?

La montagne.

Tu veux dire ma montagne ? Je ne peux pas.

Justement. Tu renonces parce que tu veux la porter.

Quoi faire d’autre ?

Gravis-la sans travail.

Tu veux dire me laisser porter par le chemin ?

Que ressens-tu en disant cela ?

Je me sens tout léger, comme déchargé d'un poids.

dimanche 13 mars 2022

Ne faisons-nous pas fausse route en cherchant absolument la tranquillité ?

 "Un jour qu'il traversait le fleuve, le "souci" vit de la terre glaise : il en prit en songeant un morceau et se mit à le modeler. Tandis qu'il est tout à la pensée de ce qu'il avait créé, survient Jupiter. Le "souci" le prie d'insuffler l'esprit au morceau de glaise ainsi modelé. Jupiter l'accorde volontiers. Mais le "souci" voulant alors attribuer son nom à la statue, Jupiter s'y opposa et réclama qu'elle portât le sien. Tandis que le "souci" et Jupiter se disputaient pour le nom, la Terre (Tellus) se souleva à son tour et exprima le désir que la statue reçoive son nom :c'est quand même elle qui l'avait dotée d'une part de son corps. Les parties en présence en appelèrent à l'arbitrage de Saturne. Et Saturne rendit la décision suivante qui leur sembla équitable : "Toi, Jupiter, puisque tu lui as donné l'esprit, c'est l'esprit que tu auras à sa mort, toi, la Terre, puisque tu lui as donné corps, c'est le corps que tu recevras. Mais parce que le "souci" a tout d'abord modelé cet être, qu'il le possède tant qu'il sera en vie. Quant au nom, puisque c'est pour lui qu'il y a litige, qu'il s'appelle "homo" car il a été fait avec de l'humus (terre)".


Fable attribuée au poète, théologien et philosophe allemand Johann Gottfried von Herder (1744-1803)

Reprise par Heidegger dans Etre et Temps, Gallimard, 1986, p. 248 

Valère Novarina, Le jeu des Ombres

 Bonne nouvelle, j’ai retrouvé Valère Novarina, je n’avais plus de nouvelles depuis plusieurs mois, alors qu’il me suffisait de lever les ye...