mercredi 26 août 2009

Mes lectures d'été

Mes amis me demandent souvent:
— Mais que lis-tu donc, Alkaly, pendant tes congés, étant donné tous les bouquins qui encombrent ta bibliothèque ?
C'est vrai, j'ai l'embarras du choix. En général j'embarque une dizaine de livres avec moi pour trois semaines de vacances, mais comme je lis tous les jours toute l'année et que j'ai besoin de vivre autre chose et autrement pendant les vacances, je n'arrive à finir que deux ou trois ouvrages en été!
Alors, cette année, j'ai décidé d'être plus économe et plus sélectif: j'ai emporté quatre livres, seulement!
*Le premier est une relecture, celui du philosophe et sinologue François Jullien: Nourrir sa vie à l'écart du bonheur, Seuil. Une phrase en dit long:
"Sa vie est comme flotter, sa mort comme se reposer."
"Flotter", explique l'auteur, dit la capacité à ne s'immobiliser dans aucune position en même temps qu'à ne tendre vers aucune direction ; à la fois à se maintenir en mouvement continu, entraîné par l'alternance respiratoire du flux et du reflux, et à ne pas y subir de dépense ou y risquer de résistance…
Bref, un livre pour détourner la pensée de sa visée possessive et utilitaire, un livre pour respirer plein les poumons et l'esprit.
*Le second et le troisième livres sont deux ouvrages de Martin Heidegger, là aussi, il s'agit de livres que j'ai eu envie de relire:
1) Acheminement vers la parole, Gallimard.
Il s'agit d'un recueil de six textes (quatre conférences, un essai et un dialogue). Etape ultime d'un long itinéraire de pensée. Ce qui est pensé ici plus précisément c'est la relation qu'entretiennent, depuis leur origine, être et parole. Encore plus précis: l'auteur décrit l'expérience que fait la pensée face à la parole. "Faire une expérience, écrit M.H, c'est atteindre quelque chose en passant par un chemin". Acheminement vers la parole donc, c'est-à-dire le "mouvement" dont la parole est l'aboutissement.
2) Questions IV, la phénoménologie et la pensée de l'être, Gallimard.
Ce recueil de textes comprend, entre autres, plusieurs conférences et séminaires, rassemblés plus tard dans un ouvrage publié à l'occasion du Quatre-vingtième anniversaire de Heidegger (1969) sous le titre (trad. française) Droit à la pensée. Dans au moins trois de ces textes Heidegger précise la situation de sa pensée par rapport à son Maître et père de la phénoménologie, Husserl.
Livre difficile mais passionnant!
*Le quatrième livre est une découverte récente, un roman:
Vincent Delecroix, Ce qui est perdu. Gallimard.
L'auteur est déjà bien encensé par la critique littéraire, ce qui est rare et ici largement mérité. Le narrateur essaie de se remettre d'une rupture amoureuse, par l'écriture d'une biographie du philosophe danois Kierkegaard. Ce philosophe (protestant) mélancolique n'eut qu'un seul amour, qu'il perdit volontairement et ne cessa, dès lors, de lui parler à travers ses livres. Delecroix excelle ici dans l'auto-dérision, il s'en dégage cette "impression de densité et de légèreté simultanées" (Florence Noiville, Le Monde).
Bonne fin d'été à tous!
Et à bientôt sur le blog où j'attends vos réactions, et pourquoi pas vos nouvelles d'été: et vous, qu'avez-vous lu pendant ces vacances ?
A. Cissé

lundi 3 août 2009

Citation du jour

"Ecris.
— Pour qui ?
— Pour les morts, pour ceux que tu aimes, dans un monde qui fut.
— Mais le liront-ils ?
— Non !"

Kierkegaard, Papirer, IV A 126 (1843)

lundi 27 juillet 2009

un fragment d'existence soustrait au temps

Ce devait être une séance comme une autre.
Il parlerait, associerait, superposerait des images…entre lesquelles s'intercalerait, involontairement, un rien de silence, que sa voix à elle, sa voix neutre et rassurante, viendrait interrompre en l'interrogeant par un "Et…!?" appuyé.
Il sursauterait alors, comme sorti brutalement d'un rêve mille fois visité, et parlerait encore, et associerait, se laissant porter par l'évocation des images plus ou moins insolites, des souvenirs plus ou moins agréables, des plus jouissifs aux plus repoussants…
Il s'écouterait se raconter sans jamais pouvoir rencontrer ce "je" qui prétend parler pour lui, en son nom propre.
Sa voix, à elle, à la fois douce et sans appel, lui indiquerait la fin de la séance, par un "Bien!", bien appuyé.
—"Déjà?", réussirait-il à marmonner en se levant.
Il paierait, lui serrerait la main et descendrait les escaliers comme un somnambule.
Ce jour-là, pourtant, rien ne se passa comme prévu.
Il venait de rompre une relation devenue trop compliquée, pour ne pas dire plus. Aussitôt étendu, il voulut parler, mais c'est le silence qui s'installa.
—"Et…!!?", demanda la voix.
Elle répétera. Insistera: "Pouvez-vous décrire ce que vous ressentez ?"
Il pleurait.
—"Je…Je…vois un bé…bé secoué par… des larmes, dans une solitude sans nom…."
—"Continuez, n'analysez pas, dites seulement ce que vous voyez".
—"Dehors, il peut. Dans la pièce brûle une petite lampe à pétrole… Je vois des ombres, dont celle d'une jeune femme, s'éloigner… La jeune femme s'arrache des bras minuscules qui cherchent désespérément à la retenir…"
— "Continuez…"
— "J'ai peur…Maman, ne m'abandonne pas! Reviens…reviens, s'il te plaît".
—"Continuez", encourageait la voix.
Mais il n'avait plus de voix.

A. Cissé



mercredi 1 juillet 2009

C'est à lire…

— "Curieux comme tant de gens dont nous respectons l'intelligence s'en servent…bêtement, tu ne trouves pas ?
— Ah! Tu ne vas pas te lancer dans une diatribe contre la sottise ?
— Mais non. Je te parle des gens informés, cultivés, et donc a priori pas sots, qui sont malgré cela victimes et propagateurs d'une pensée uniformisée.
— Pas facile de comprendre l'éternel phénomène du conformisme…
— Je ne dirais pas éternel: il s'agit d'aujourd'hui. Je veux comprendre comment un esprit sophistiqué et en apparence libre en vient souvent à patauger dans les poncifs et les idées toutes faites. Je crois qu'on peut identifier des mécanismes qui produisent de la bêtise dans l'intelligence. Certains sont bien connus, mais d'autres sont de pures nouveautés.
— Tu ne voudrais quand même pas dire que la bêtise s'améliore ?
—Et comment! Elle se renouvelle sans cesse. D'ailleurs, si elle était toujours semblable à elle-même, on finirait par s'en méfier, non ?"

Belinda Cannone La bêtise s'améliore, Stock, 2007

Belinda Caronne est romancière et essayiste. Elle a publié cinq romans dont L'Homme qui jeûne et plusieurs essais parmi lesquels L'Ecriture du désir (prix de l'essai de l'Académie française 2001) et Le sentiment d'imposture (grand prix de l'essai de la Société des gens de lettres 2005).

samedi 6 juin 2009

C'est à lire…

"C'est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret. Du moins, lui, c'était marqué sur le front qu'il portait une histoire qu'il n'a jamais dite. Ou bien, s'il l'a dite, c'est à mi-teinte à travers des formules à lui, tout en mystères, quand pour seule vérité il a laissé, griffonné dans sa chambre, sur un post-it, un bout de phrase écrit au stylo à bille noir mais dont l'encre était complètement foutue. Il aura fallu qu'il appuie méchamment tant elle lui tenait à cœur, sa phrase. Sa mère a dit, Luc, il pouvait pas partir sans nous laisser de sa bouche la phrase qui s'y promenait.
Marthe a baissé les yeux pour raconter ça, cette histoire de phrase qu'il aurait eue dans la bouche. Et puis elle a passé ses doigts sur ses lèvres et il y avait de la salive aux coins, des taches blanches que les doigts ont enlevées juste avant qu'elle dise que tout ça c'était peut-être arrivé parce qu'à force d'être trop proches ils n'avaient rien pu voir de ce qui n'allait pas…"

Laurent Mauvignier, Loin d'eux, éditions de Minuit, 1999, p.9.

C'est son premier roman, il en a écrit plusieurs depuis, dont Apprendre à finir publié en 2000 et qui obtint le prix du Livre Inter.
A sa sortie, Loin d'eux fut salué par la critique comme un grand roman. Patrick Kéchichian, du Monde, résumait ainsi le livre:
"Barrière des générations. Difficultés concrètes de la vie. Mal-être des jeunes gens. Ces constats ne sont aptes à dire que leur impuissance. Personne, ni des parents ni des enfants, ne porte la responsabilité de ce silence qui s'est accumulé, de ce langage absent qui, peu à peu, s'est substitué à l'autre langage, celui dans lequel on peut se parler. Tous le subissent, ce silence, comme une fatalité, comme une protection aussi. Tous l'éprouvent, cette solitude à plusieurs que l'image de la famille amplifie, mais qu'elle ne compense jamais. Tous sont condamnés à ne rien partager de ce malaise, de cette douleur".
Oui, c'est à lire.
Bonne lecture donc, et n'hésitez pas à faire part de vos réactions sur le blog.

jeudi 4 juin 2009

Bravo Christiane Veschambre!

COMMUNIQUE PRESSE

 Prix des Explorateurs : le palmarès des collégiens des Yvelines

 Créé en 2005 à l'initiative de la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, le Prix des explorateurs a pour ambition de faire découvrir la poésie contemporaine aux collégiens.

 Pour cette édition 2008/2009, 5 ouvrages ont été sélectionnés par la Maison de la Poésie, le Musée de la ville et les médiathèques ainsi que des poètes et enseignants.

 Thème retenu : le temps.

Après plusieurs mois de lectures et d'échanges, les 200 collégiens investis dans ce projet ont désigné non pas un, mais deux lauréates, arrivées ex-æquo :

Christiane Veschambre pour son recueil Robert et Joséphine, éd. Cheyne, 2008

 Valérie Rouzeau pour son texte Apothicaria, éd. Wigwam, 2007

 La remise des prix se déroulera le lundi 8 juin à 14h à la Maison de l'Environnement, des Sciences et du Développement Durable, en présence de l'une des deux lauréates : Christiane Veschambre.

Post-scriptum: Bravo à Christiane Veschambre, auteur par ailleurs de Les Mots pauvres dont nous avons déjà parlé sur ce blog!  Nous sommes plusieurs amis et lecteurs fidèles à nous réjouir de cette distinction: que des jeunes soient touchés par Robert et Joséphine ne me surprend pas personnellement, peu de lecteurs résisteraient à la poésie de ce recueil!

A.C

 

samedi 9 mai 2009

Leçon de vie

j'ai revu R… cette semaine. On lui a fait changer de chambre, du sous-sol au rez-de-chaussée. Une nouvelle chambre exposée aux caresses de la lumière la journée entière, avec vue sur la verdure, bien qu'elle n'y voie plus grand-chose. 
Il y a un mois R… était donnée mourante, cela ne l'a même pas impressionnée: "La peur de la mort ? Je ne connais pas", me confie-t-elle en souriant.
— "Vous êtes donc prête à partir…?" 
— "Ohoo… oui!, me fit-elle, en levant les bras au ciel.
A bientôt centenaire, elle n'éprouve aucun regret, à part un seul, me murmure-t-elle: celui de ne plus pouvoir lire! 
Je lui dis que je la comprends.
Est-ce ce goût, cette passion commune pour les livres qui me fait me sentir si proche de R…?
 —"Dieu m'a accordé une longue vie, reconnaît-elle, mais à présent que mes yeux ne peuvent plus déchiffrer les lettres, les mots, et même le visage des proches… comme le vôtre, à quoi bon prolonger ce voyage?"
A cet instant, je me sens comme appelé dans l'espace lumineux d'un présent où m'est offert à la fois l'amitié et l'hospitalité, où ma propre présence se fait gratitude, émerveillement…!
Merci R…
Et à la semaine prochaine pour une autre leçon de vie.

Citation du jour

 "La philosophie ne se développe pas en progressant, elle est au contraire l'effort de déployer et d'éclairer le même petit nom...