jeudi 9 juin 2011

Nous sommes vivants, ici et maintenant, mais nous ne savons pas y accéder

"Dit brutalement: vivre n'échappe-t-il pas à la pensée ? "Tantôt je pense, tantôt je vis", note Valéry comme en adage — il y aurait partage de fait entre les deux, poussé jusqu'à l'exclusion. Car sur vivre la pensée a-t-elle prise ? Et d'abord sur ce qui brusquement s'émeut en nous et nous éventre, à peine vivre s'y trouve en péril, et fait taire tout le reste. On voudrait le dire d'un trait qui soit le moins forcé, mais ne sommes-nous pas toujours en dépassement bavard de ce qui soudain en nous tressaille, faisant surgir un tréfonds oublié, dès lors que vivre est arraché à son silence: que vivre suspend son évidence ? Car la difficulté n'est pas tant de dire l'au-delà que l'en deçà. Car ce verbe: "vivre" a beau se laisser ranger à côté et parmi tous les autres, se mêler à leur foule, il se retire alors soudain à part, ramasse d'un coup en lui tout ce qui compte, renvoie brutalement tous les autres à leur nullité. Ils ne sont plus que des ombres. 
Lui qu'on voit d'ordinaire s'enfouir et disparaître sous les autres, le voilà qui refocalise alors tout sur lui, tous s'effacent devant lui. 
Qu'est-ce qui soudain chavire, ouvre intérieurement de panique, dès que n'est plus assuré ce sous-entendu discret qui portait tout le reste ? Au point que tout le reste ne paraît qu'habillage…"


François Jullien, Philosophie du vivre, Gallimard, 2011, pp.9-10

vendredi 27 mai 2011

Citation du jour

"Mais quelle garantie les aliénés évidents de ce monde
Ont-ils d'être soignés par d'authentiques vivants ?"


Antonin Artaud

Aimé Césaire

"Et mon originale géographie aussi ; la carte du monde faite à mon usage, non pas teinte aux arbitraires couleurs des savants, mais à la géométrie de mon sang répandu, j'accepte
et la détermination de ma biologie, non prisonnière d'un angle facial, d'une forme de cheveux, d'un nez suffisamment aplati, d'un teint suffisamment mélanien, et la négritude, non plus un indice céphalique, ou un plasma, ou un soma, mais mesurée au compas de la souffrance"


Cent poèmes d'Aimé Césaire, éditions Omnibus, 2009, p.109

jeudi 28 avril 2011

Citation du jour

"Ce qui nous est arrivé, ou bien est arrivé à tout le monde, ou bien à nous seuls ; dans le premier cas ce n'est pas neuf, et dans le second cela demeure incompréhensible."
Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité, Bourgois, 1999

vendredi 22 avril 2011

Vendredi Saint

Abdou— J'ai dîné hier chez des amis, ils sont musulmans, bien que les jeunes se disent non pratiquants…
 Pauline—…Et alors ?
Abdou— Alors, je ne sais pas comment on est arrivé à parler de la semaine sainte…C'est quelque chose qui les intrigue, surtout le Vendredi Saint, curieusement Pâques ne semble pas les étonner plus que ça, je ne sais pas pourquoi… Bref, à un moment donné, mon ami Barry, le père de famille, a posé sa tasse de thé sur la table et m'a regardé droit dans les yeux: "Dis-moi, Abdou, pourquoi ce vendredi  est si particulier pour vous chrétiens?"
Pauline— Tu le sais au moins ?
 Abdou— Tu te fiches de moi ou quoi? — Parce que c'est celui qui précède  le dimanche de Pâques…
Pauline— Bien! mais encore…?
Abdou— Mais encore quoi ?
Pauline— Tu ne leur as pas raconté la Passion, je veux dire tout le supplice infligé à Jésus et  son exécution sur une croix ?
Abdou— Si, si… un peu…Mais j'ai surtout parlé des autres acteurs autour de Jésus…
Pauline— Tu veux parler des apôtres ?
Abdou— Non, pas eux, tu sais ce jour-là, les disciples sont pratiquement inexistants…, Juda, lui, s'est déjà pendu, quant aux autres… Non, je leur ai parlé des gens qui avaient véritablement un pouvoir…de décision.
Pauline— Ponce Pilate, le procurateur romain ?…
Abdou— Oui, à commencer par Ponce Pilate. C'est lui qui pousse en effet devant lui le captif flagellé, couronné d’épines, la face déjà griffée par les stigmates de la mort…
Pauline— …Et qui s'écrie en désignant Jésus:
__”Voici l’Homme!
Abdou— Puis Pilate s’en ira laver ses mains!
Pauline— Pilate ne voulait pas livrer le Christ au supplice de la croix, mais il a cru devoir le faire…
Abdou— Tout comme Caïphe, le grand-prêtre, lui non plus ne voulait pas mettre le Christ à mort, mais il a cru qu’on ne lui pardonnerait pas s’il ne le faisait pas…

Pauline— Où veux-tu en venir avec tout ça ?
Abdou— Ce que j'ai dit à mon ami, c'est que pour moi la Passion, le supplice du Christ, c'est un message universel, au-delà de toute confession particulière, car il s’adresse aux bras et aux mains que nous sommes tous, aux bras et aux mains que nous nous contentons d’être, chaque fois que nous obéissons sans exercer notre conscience.

Pauline__ Tu veux dire que la Passion du Christ interroge notre monde sur la responsabilité de ses actes?
Abdou— C'est exactement cela, mais le monde dont il est question ce n'est pas le monde abstrait, ce n'est pas la société en général, non il s'agit de toi et moi, de chacun en particulier dans ses choix quotidiens!
Pauline— Tout cela demande réflexion…Agir en toute conscience…! Désobéir s'il le faut et assumer mon acte en accord avec ma conscience!…
Abdou— Je reconnais la difficulté…Mais comment faire autrement sans se renier soi-même ?

vendredi 25 mars 2011

Citation du jour: Le Néant précède l'angoisse

« Que l’angoisse dévoile le Néant, c’est ce que l’homme confirme lui-même lorsque l’angoisse a cédé. Avec le clairvoyant regard que porte le souvenir tout frais, nous sommes forcés de dire : ce devant quoi et pourquoi nous nous angoissions n’était "réellement"… rien. En effet : le Néant lui-même – comme tel – était là. »
(Heidegger)

samedi 5 mars 2011

Citation du jour

"Une main offerte
C’est un monde nouveau.
Deux bras ouverts
C’est le miracle.


Je te prêterai
Un peu de ma folie.
Enseigne-moi
Un peu de ta sagesse.


Un peu mais pas trop.
Quand tu me verras raisonnable
Si je le deviens jamais,
Rends-moi, s’il te plaît,
Un peu de ma folie.


Empêche-moi de m’éteindre.
Je ne me blesserai pas de tes silences.
Tu respecteras les miens.
Je ne t’assassinerai pas
De « pourquoi ? ».


Tu n’es ni clé ni serrure.
Je ne suis ni charade
Ni question à résoudre.
Tu es toi.
Je suis ce que je suis.


Je ne troublerai pas 
Ta musique intérieure.
Ne dis pas 
Que je fais des fausses notes,
Si je ne pense pas comme toi.


Nous sommes des vivants,
En quête de vivants.


Donne-moi la main.
Je prierai avec toi,
A ma façon.
Pas avec les mêmes mots,
Qu’importe les mots,
Si nous prions ensemble.
L’essentiel
Est dans le désir de prier."

Simone Conduché, La joie, Desclée, 1981

Valère Novarina, Le jeu des Ombres

 Bonne nouvelle, j’ai retrouvé Valère Novarina, je n’avais plus de nouvelles depuis plusieurs mois, alors qu’il me suffisait de lever les ye...