dimanche 27 août 2023

Tranquilité

 "Une histoire nous est-elle encore destinée à l'avenir, chose tout autre que ce qui semble être tenu pour telle à présent : la morne traque interminable d'activités s'annulant elle-mêmes au fur et à mesure, auquel seul un bruyant tapage assure un semblant de consistance ?"

Martin Heidegger, Apports à la philosophie. De l'avenante. Gallimard, 2013, p.53

dimanche 2 juillet 2023

Citation du jour

 « Toute espèce de polémique compromet par avance la tenue de la pensée. Le rôle de contradicteur n’est pas le rôle de la pensée. Car la pensée ne pense que lorsqu’elle s’attache à ce qui parle pour une chose. Toute parole de défense n’a jamais ici que le sens d’une protection de cette chose. »

Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ? Puf, 1999, p.87

jeudi 5 janvier 2023

Chercher

chercher

réaliser 

Qu’on n’y est pas 

persévérer 

s’égarer 

chuter 

chimères, doutes…

Retour en arrière 

toujours en chemin 

chercher

méditer 

l’âme ne trouve l’apaisement que quand le souffle se dilate et embrasse l’instantané de l’inattendu, l’insaisissable présence 

extase 

devant l’apparition de ce qui se montre à même lui-même tout en restant en retrait 

chercher chercher encore

chercher ce qui se dérobe et qui est déjà là 

À la fois loin et proche

Intime et étranger 

(Je) cherche (me)

samedi 17 décembre 2022

Livre du jour : Un enfant voit un film, par Aimé Agnel

Je remercie Christiane Veschambre qui me fait découvrir le dernier livre d'Aimé Agnel, que je salue ici au passage. En guise de présentation en attendant d'en faire une recension, voici ce qu'on peut lire sur la quatrième de couverture :

Il ne s’agit pas de récit de « souvenirs » de cinéma, mais de l’expérience vivante du film tel qu’il est reçu par l’enfant, dans un temps où le cinéma est encore un art jeune, un art « surgissant ». Il ne s’agit pas plus, dans ces textes, de « raconter » le film, mais de le décrire tel que le découvre l’enfant et ce qu’il fait vivre en lui : les émotions, si profondes que l’adulte revoyant le film les éprouve, étonnamment identiques, aux mêmes moments. Car l’adulte qui écrit ici ne surplombe pas l’enfant.

Parmi de nombreuses activités liées au cinéma, à la psychanalyse ou au son, Aimé Agnel fut entre autres professeur à l’IDHEC, chargé de cours à l’Université de Vincennes (Département Cinéma), monteur son de Le moindre geste de Fernand Deligny et Jean-Pierre Daniel et La Storia de Sergio Castilla, acteur dans L’Aquarium et la Nation de Jean-Marie Straub... Il a notamment publié L’Homme au tablier, le jeu des contraires dans les films de Ford et Hitchcock et l’ennui, une psychologie à l’œuvre.

Aimé Agnel, Un enfant voit un film, Editions de l'Œil, 2022


 


mercredi 14 décembre 2022

Citation du jour

 "Le contact réciproque entre deux chairs est comme le prolongement du lien instauré par les visages. En effet, je ne touche jamais un autre-objet: le frôlement de deux épidermes est déjà contact réciproque, je touche un autre qui est touché par le fait même que je le touche, comme je suis touché par lui au même instant. Cette réciprocité du contact ne se retrouve avec aucun objet du monde. Deux chairs ne deviennent chairs l'une pour l'autre que dans le contact réciproque, comme deux visages ne prennent visage qu'à se considérer mutuellement. Toucher autrui, c'est toujours nécessairement éprouver cette réciprocité, qui ne signifie jamais une "fusion" de ma chair avec la sienne, c'est vibrer à l'unisson de sa chair en prenant chair moi-même pour lui. Le contact a ainsi la faculté de nous mettre en prise immédiate avec l'existence même de l'autre, il est dialogue charnel entre deux existences."

Claude Romano, Le chant de la vie. Phénoménologie de Faulkner, Gallimard, 2005, p.244

vendredi 7 octobre 2022

Qu'appelle-t-on penser ?

"Désormais tout fait ombre, car c'est le jour. L'aube obscure est en effet sans ombre, et le jour éclatant couche la terre sous les ombres. C'est le commencement de notre histoire, histoire de la caverne du Soleil, boule d'énigme qui accapare la lumière. Mais ce n'est pas encore le moment de penser à nous ; c'est seulement le moment d'apprendre à penser la rive grecque.

Ce qui "manque" à la première pensée grecque, ou plus exactement l'Impensé de cette Pensée, est précisément qu'elle ignore cette obscurité qui ne s'allonge sur la terre qu'au fur et à mesure que dans le ciel se lève le soleil. Sans doute même faut-il dire autrement. "Ignore cette obscurité" ne saurait être absolu : il n'y aurait pas alors de pensée. Il est seulement vrai de dire que l'ébranlement même de la première pensée consiste à pressentir, et même à faire venir, à "appeler" ce lever du jour qui fait du monde une caverne."

Martin Heidegger, Qu'appelle-t-on penser ? Puf, 2ème édition Quadrige 1999, p.9

mardi 9 août 2022

Fiche de lecture

Je lis, je reprends plutôt une lecture interrompue il y a quelques années pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le livre. Ce livre, Moi, Monde, Mots, du regretté François Gantheret (1), psychanalyste et écrivain — d'après une modeste fiche de lecture glissée dans le livre — m'avait beaucoup impressionné. Je ne résiste pas à l'envie de partager ce qui alors m'avait énormément touché. Ce qui suit est donc une copie exacte de ladite fiche.

Je suis d'emblée sensible, en lisant Gantheret, au rapport entre la poésie et la psychanalyse, l'auteur le nomme en citant une lettre de Lou "l'écriture de l'âme". Plusieurs écrivains sont convoqués, bien sûr. Le cas de Rilke me fascine en même temps que l'importance de Lou Andréas Salomé dans la vie et la carrière du poète.

En 1911, "Rilke vient d'achever Les cahiers de Malte…; et cet achèvement est un acte auquel il ne survit que dans le plus grand désarroi." Gantheret relève "les indices, les signes de cette crise", à travers la correspondance de Rilke : d'abord à Lily Kanitz Menar, cette lettre datée du 7 septembre 1911 :

"En ce qui me concerne, je respire, chaque fois que je pense que ce livre est là, il devait être là, c'était pour moi une obligation indicible, je n'avais pas le choix. Mais à présent, je me sens un peu comme Raskolnikov après son acte, je ne sais pas du tout ce qui doit venir, et je frémis même un peu quand je réfléchis que j'ai écris ce livre ; avec quelle force, je me le demande, de quel droit, en viendrais-je presque à me demander."

Même questionnement dans sa lettre du 28 décembre 1911, adressée à Lou :

"Peux-tu comprendre qu'avec ce livre, je me suis fait l'effet d'un survivant, livré au désarroi le plus profond, désœuvré, incapable d'œuvrer jamais plus ?"

Dans ces moments où le poète est sans ressource, usé par l'écriture du livre enfin achevé, Rilke pense entrer en analyse, pour mettre fin pense-t-il à ses tourments. Mais c'est sans compter avec la puissance mystérieuse de l'acte d'écrire. En effet, au moment même où il croit sombrer, Rilke continue à écrire. De Duino, où il séjourne depuis un mois et d'où il écrit à ses amis son désarroi, Rilke, commente Gantheret, "a commencé à écrire les deux premières Elégies, où il a déjà écrit les vers le plus célèbres qui ouvrent la première." En effet :

"Qui donc dans les ordres des anges

M'entendrait si je criais ? 

Et même si l'un d'eux soudain

 Me prenait sur son cœur ; 

De son existence plus forte je périrais. 

Car le beau n'est que le commencement du terrible

 Ce que tout juste nous pouvons supporter (…)"

Commentaire de Gantheret : "Déjà, alors que Rilke désemparé vacille, la vague profonde de l'écriture le dépasse, ramasse les enjeux de la souffrance, et le poème se déploie. Faut-il alors s'étonner que le recours, auquel à ce moment-là il songe, à la psychanalyse tourne court ?"

Le travail d'écriture ici fonctionne, agit comme un "autotraitement" analogue à l'analyse. Lou n'est pas étrangère à cette prise de conscience chez Rilke. Disciple et amie privilégiée de Freud, elle devine la première que ce qui est en jeu dans le désarroi du poète "c'est d'écriture qu'il s'agit, d'écriture de l'âme, de ce qui infecte l'âme et la tourmente." Elle en convaincra le poète qui de lui-même, en janvier 1912, conclut :

"—Je sais désormais que l'analyse n'aurait de sens pour moi que si je prenais vraiment au sérieux l'étrange arrière-pensée de ne plus écrire que je faisais miroiter à mes yeux comme une espèce de soulagement pendant l'achèvement du Malte."

Gantheret, plus loin, après avoir indiqué l'enjeu de l'un des thèmes majeurs au sein du mouvement psychanalytique naissant, à savoir le lien entre narcissisme et création artistique, s'interroge : 

"Pourquoi l'intérêt porté, au sujet du narcissisme, à la création artistique et littéraire en particulier ? Parce que le créateur pose une énigme singulière pour la théorie. Entre le névrosé qui tient compte de la réalité extérieure, et tente de gérer le conflit "à l'intérieur" de lui-même, et le psychotique  qui installe, par retrait, un monde intérieur de "toute-puissance des pensées", quitte à se trouver coupé de la réalité, quitte à transformer celle-ci par le délire de l'hallucination, le créateur a une place particulière : il transforme la réalité, dans ses œuvres, selon ses désirs, et sans que cela éveille apparemment de conflit ; bien plus, il fait partager la jouissance de cette réalisation de désir à ses lecteurs, auditeurs ou spectateurs, contrairement au psychotique dont le délire reste purement solipsiste."

Voilà, ma fiche de lecture s'arrête ici. Y aura-t-il une suite maintenant que je me suis remis au livre ?

(1) François Gantheret, Moi, Monde, Mots, Gallimard, Collection Connaissance de l'inconscient, 1996

Du même auteur, j'ai lu, ri, pleuré, et adoré Libido Omnibus et autres nouvelles du divan, Gallimard 2001

Valère Novarina, Le jeu des Ombres

 Bonne nouvelle, j’ai retrouvé Valère Novarina, je n’avais plus de nouvelles depuis plusieurs mois, alors qu’il me suffisait de lever les ye...