"Désamorcez vos peurs
Désarrimez vos cœurs
Désespérez la Mort."
J. Lacarrière
Chaque matin au réveil, comme un rituel, je lis quelques pages de mon livre de chevet du moment. Ce temps à part apaise d'emblée mon rapport au monde. Aujourd'hui, je suis avec cette phrase lue dans Carnet de notes (1) de Pierre Bergounioux : "La mort délaisse qui s'en désintéresse", phrase dont je conteste d'abord le bien fondé même après relecture. De fait, la suite lui donne raison : "Un Boxer (2) continue de lire dans la longue file des condamnés qui avance, pas à pas, vers le lieu du supplice. Lorsque son tour vient, on l'épargne." Je souris, le doute disparaît.
Je poursuis ma lecture : "Michelet évoque un fait comparable, sous la Terreur. Un noble marche en lisant, lui aussi, à l'échafaud. Avant de se coucher sous le couperet, il glisse un signet à la page lue et referme le volume."
Lui aussi sera épargné!
Alors, mes amis, au-dessus de tout et par-dessus tout, avant tout autre activité de la journée, dans le calme et le silence, visons à l'essentiel: la Lecture! Bonne journée.☺️
(1) Pierre Bergounioux, Carnets de notes 1980-1990, Verdier, 2006, p. 24
(2) Utilisé avec une majuscule (Boxer) pour mettre en avant le fait qu’on donne un caractère générique au mot.
Ce n’est pas un cauchemar
ça j’en suis certain
-est-ce alors un rêve ?
je me vois errant sur un chemin qui ne mène nulle part
j’ai soif très soif
je ne sais de quoi...
je me désaltère en buvant du temps
que je n’ai pas
ah ! qui me donnera à boire
le temps de me réveiller
jusqu’à plus soif ?
Ô finitude
peut-être un peu d’amour
suffira-t-il à supporter l’esseulement
face à l’écoulement du temps ?
et toi espace qui s’amenuise au fur et à mesure
que s’approche l’heure du grand réveil
garderas-tu mémoire de mon passage ?
"Nous avons besoin de nous "individuer" car nous ne sommes, à la naissance, qu'une promesse. Et nous avons besoin de tenir nos promesses en existant devant les autres. La reconnaissance des autres nous donne le sentiment d'exister."
Bernard Stiegler, in Télérama 27/04/2016
Sa mort jeudi 6 août à l'âge de 68 ans a pris tout le monde de court, à l'exception de ses proches, et n'a pas fini de susciter des réactions un peu partout en France et à l'étranger. "C’est une mort que rien ne laissait présager aussi subite, tant il avait l’esprit jeune, avide de modernité, ivre de ses enthousiasmes. Atteint d’un mal qui l’avait beaucoup fait souffrir il y a quelques mois et dont il pressentait un retour inéluctable, il s’est donné la mort, non en dépressif, mais en philosophe, dit son ami Paul Jorion." (Mark Hunyadi, Le Temps)
Défenseur d'un Internet neutre, Bernard Stiegler était connu pour son travail sur les mutations sociales portées par le développement technologique, notamment l'étude des réseaux sociaux et des médias. Il a travaillé notamment sur le cas de Facebook qu'il qualifie d'exemple du "capitalisme pulsionnel". Pour lui, les interactions sur la plateforme sont "des appels à libérer son énergie libidinale au profit des réactions spontanées et affectives (…). En échange de quoi nous offrons les données concernant nos goûts et dégoûts, afin de recevoir la publicité et les contenus les mieux ciblés, ceux les plus proches de nos désirs…" (Revue des médias, Ina)
Au lieu d'écrire un énième article sur celui qu'on qualifie de "technicien de la pensée et penseur de la technique" ou encore "penseur de la démocratisation numérique", nous avons choisi plutôt de donner à lire ici quelques réactions significatives qui aident, peut-être, à mieux cerner le personnage et sa pensée (sur ce dernier point le lecteur se reportera directement à ses ouvrages et aux nombreuses recensions qui leur sont consacrées) :
Ainsi, le Collège international de philosophie qui annonçait sur Twitter et Facebook sa disparition soudaine : "Un contemporain hors du commun, qui a cherché à inventer une nouvelle langue et de nouvelles subversions."
Michel Deguy : "Ses livres (…) étaient d'une intelligence et d'un savoir extraordinaire. C'était un profond lettré, un poéticien et un mécanicien, il avait un rapport continu avec la poésie"
Mathieu Potte-Bonneville : "Il travaillait à l'intersection de différents domaines, autour de la figure de l'hybridité, dans une sorte de vigilance inventive, traçant des ponts entre l'esthétique, la technologie et la politique. Il renouvelait le lexique et les notions pour penser une situation, ce qui a pu le rendre difficile à lire par moments. Il inventait son vocabulaire en marchant."
Mathieu Triclot : "Sa manière de lier un travail conceptuel hautement spéculatif et des entreprises de transformation technologique ici et maintenant me semble une de grandes singularités de son engagement. C'est un modèle de philosophie des techniques : capable à la fois d'une critique radicale des techniques contemporaines et de donner des clés de lecture pour l'action. Un peu tout ce qu'on peut attendre de la philosophie."
Jean-Luc Nancy : "Il était un pionnier de la réflexion contemporaine sur la place de la technique dans notre société, sur la technique comme partie active et constituante de notre civilisation." (Sonya Faure et Simon Blin, Libé— 7 août 2020)
Mark Hunyadi: "Personnage volubile, attentif, amical et irascible, il s’était ces vingt dernières années consacré à la réflexion sur l’emprise des technologies numériques sur nos vies et la société, après s’être imposé sur la scène intellectuelle française, dès le milieu des années 1980, puis avec sa thèse avec Jacques Derrida en 1993, comme un penseur majeur de la technique.
La mort a figé sa vie en roman. Sans bac, tenancier d’un bar à jazz à Toulouse, il a les finances difficiles. Qu’à cela ne tienne, il va régler cela lui-même en décidant d’aller braquer une banque. Ça marche, et il y prend goût. C’est le quatrième braquage à main armée qui lui sera fatal, et lui vaudra 5 ans de prison. C’est là que, grâce à un professeur de philosophie (Gérard Granel) qui l’avait pris en amitié dans son bar, il découvre les grands auteurs, qu’il dévore avec passion.
Dès sa sortie de prison, il ira à la rencontre de Jacques Derrida; il se fait remarquer, et sa carrière s’enclenche alors, insolite, hétérodoxe, multiforme mais pas incohérente: professeur de technologie à Compiègne, directeur adjoint de l’INA (Institut national de l’audiovisuel) de 1996 à 1999, fondateur de l’association Ars Industrialis depuis 2005, professeur en Chine, directeur d’un centre de recherche au Centre Pompidou depuis 2006, il voulait dans tous ces domaines combattre la bêtise culturelle que le marché imposait à tous."
Sa fille, Barbara Stiegler, est une philosophe reconnue, enseignant la philosophie politique à l’université Bordeaux-Montaigne.
Bibliographie sélective de Bernard Stiegler ( on trouvera sur la Toile de nombreux Entretiens accordés par Bernard Stiegler, ainsi que des recensions) :
La Technique et le Temps (trois tomes, dont La Faute d'Epiméthée), Galilée, 1994-1996-2001
Passer à l'acte, Galilée, 2003
Des pieds et des mains. Petite conférence sur l'homme et son désir de grandir, Bayard, 2006
Qu’appelle-t-on panser ?, :
1. L’Immense Régression, 2018
2. La Leçon de Greta Thunberg, 2020
"Un jour que Yao-shan Wei-yen était assis tranquillement les jambes croisées, un moine vient et lui dit :
—A quoi pensez-vous dans cette immobilité ?
Yao-shan : —Je pense à ce qui est au-delà de la pensée.
Le moine : —Comment faites-vous pour penser à ce qui est au-delà de la pensée ?
Yao-shan : En ne pensant pas."
D.T. Suzuki, Le non-mental selon la pensée Zen, Le courrier du Livre, 1970, p. 137
"La philosophie ne se développe pas en progressant, elle est au contraire l'effort de déployer et d'éclairer le même petit nom...