"Le vaisseau spatial Terre continue à toute vitesse sa course dans un processus à trois visages: mondialisation, occidentalisation, développement.
Tout est désormais interdépendant, mais tout est en même temps séparé. L'unification techno-économique du globe s'accompagne de conflits ethniques, religieux, politiques, de convulsions économiques, de la dégradation de la biosphère, de la crise des civilisations traditionnelles mais aussi de la modernité. Une multiplicité de crises sont ainsi enchevêtrées dans la grande crise de l'humanité, qui n'arrive pas à devenir l'humanité.
Où nous conduit la voie suivie ?
Vers un progrès ininterrompu ?
Nous ne pouvons plus le croire. La mort de la pieuvre totalitaire a réveillé la pieuvre des fanatismes religieux et stimulé celle du capitalisme financier. Elles enserrent de plus en plus le monde de leurs tentacules. La diminution de la pauvreté se fait non seulement dans un accroissement de bien-être matériel, mais également dans un énorme accroissement de misère.
Allons-nous vers des catastrophes en chaîne ?
C'est ce qui paraît probable si nous ne parvenons pas à changer de voie.
Edgar Morin pose ici les jalons d'une "Voie" salutaire qui pourrait se dessiner par la conjonction de myriades de voies réformatrices et nous conduire à une métamorphose plus étonnante encore que celle qui a engendré les sociétés historiques à partir des sociétés archaïques de chasseurs-cueilleurs." (Quatrième de couverture)
Edgar Morin, La Voie. Pour l'avenir de l'humanité. Fayard, 2011
samedi 26 février 2011
lundi 21 février 2011
MERCI !
Chers amis,
Du souffle frais et vivifiant, vous m’en avez apporté à profusion ce samedi 19 février,
de quoi remplir mon cœur d’amour et de reconnaissance!
Vous êtes venus nombreux (une invitée, qui s’y reconnaîtra, et dont la foi est manifeste,
m’a suggéré en douce pendant que les invités affluaient de faire un petit miracle:
prier pour que les murs du salon s’étirent! Finalement, je crois que le miracle a bien eu lieu!)
Merci du fond du cœur aux uns et aux autres, à ceux qui pour différentes raisons n’ont pu être de la fête,
comme à ceux qui sont venus, merci pour vos messages pleins d’affection,
pour les cadeaux aussi (j’ai failli écrire des cas dos, non merci mon dos va bien à 65 ans!),
autant de signes d’amitié qui m’ont d’abord, je l’avoue, surpris:
je ne vous apprends rien, on n’est jamais sûr d’être aimé comme il faut,
souvent par mauvaise foi ou parce qu’on a peur de ne pas le mériter!
Par contre on peut être sûr d’aimer quelqu’un
alors que celle/celui-ci continue à demander plus ou moins implicitement qu’on le lui prouve…
Oh là là! Je m’embarque trop loin.
Je veux juste vous dire un grand MERCI!
Je vous embrasse
Alkaly
PS: Plusieurs amis et proches, habitués à partager avec moi des moments heureux et/ ou moins heureux, seront surpris en lisant ces lignes, qu'ils me pardonnent: je n'ai pas réussi à inviter tout mon monde. Nous aurons d'autres occasions de réjouissance ensemble, je le crois.
Du souffle frais et vivifiant, vous m’en avez apporté à profusion ce samedi 19 février,
de quoi remplir mon cœur d’amour et de reconnaissance!
Vous êtes venus nombreux (une invitée, qui s’y reconnaîtra, et dont la foi est manifeste,
m’a suggéré en douce pendant que les invités affluaient de faire un petit miracle:
prier pour que les murs du salon s’étirent! Finalement, je crois que le miracle a bien eu lieu!)
Merci du fond du cœur aux uns et aux autres, à ceux qui pour différentes raisons n’ont pu être de la fête,
comme à ceux qui sont venus, merci pour vos messages pleins d’affection,
pour les cadeaux aussi (j’ai failli écrire des cas dos, non merci mon dos va bien à 65 ans!),
autant de signes d’amitié qui m’ont d’abord, je l’avoue, surpris:
je ne vous apprends rien, on n’est jamais sûr d’être aimé comme il faut,
souvent par mauvaise foi ou parce qu’on a peur de ne pas le mériter!
Par contre on peut être sûr d’aimer quelqu’un
alors que celle/celui-ci continue à demander plus ou moins implicitement qu’on le lui prouve…
Oh là là! Je m’embarque trop loin.
Je veux juste vous dire un grand MERCI!
Je vous embrasse
Alkaly
PS: Plusieurs amis et proches, habitués à partager avec moi des moments heureux et/ ou moins heureux, seront surpris en lisant ces lignes, qu'ils me pardonnent: je n'ai pas réussi à inviter tout mon monde. Nous aurons d'autres occasions de réjouissance ensemble, je le crois.
jeudi 17 février 2011
Et si l'aventure humaine devait échouer…
"Supposition absurde!
L'homme n'occupe-t-il pas le sommet de l'évolution biologique ?
N'est-il pas le seul animal dont la tanière s'éclaire la nuit ?
Le seul aussi qui soit capable d'avoir une histoire et de l'écrire ?
L'antique Serpent nous l'avait promis:
Vous serez comme des Dieux…
Et la puissance, certes, nous l'avons eue, au moins matérielle.
Nous, les rois orgueilleux de la création.
Nous les maîtres d'une terre bordée de nuit…
Mais si l'homme n'a pas la sagesse de respecter la vie,
le monde ne risque-t-il pas de continuer sans lui ?"
Théodore Monod, Et si l'aventure humaine devait échouer, Grasset, 2000
L'homme n'occupe-t-il pas le sommet de l'évolution biologique ?
N'est-il pas le seul animal dont la tanière s'éclaire la nuit ?
Le seul aussi qui soit capable d'avoir une histoire et de l'écrire ?
L'antique Serpent nous l'avait promis:
Vous serez comme des Dieux…
Et la puissance, certes, nous l'avons eue, au moins matérielle.
Nous, les rois orgueilleux de la création.
Nous les maîtres d'une terre bordée de nuit…
Mais si l'homme n'a pas la sagesse de respecter la vie,
le monde ne risque-t-il pas de continuer sans lui ?"
Théodore Monod, Et si l'aventure humaine devait échouer, Grasset, 2000
samedi 12 février 2011
Le jour où ma fille est devenue folle. C'est-à-lire!
"Courant dans le flot des voitures, sûre de pouvoir les arrêter du simple fait de sa volonté… "
Michael Greenberg, Le jour où ma fille est devenue folle, Flammarion
Aujourd’hui pudiquement baptisée trouble bipolaire, la psychose maniaco-dépressive touche, comme la schizophrénie, 1 % de la population…
Lire la suite de l'article ici: http://www.collectifpsychiatrie.fr
Mais surtout procurez-vous le livre!
Michael Greenberg, Le jour où ma fille est devenue folle, Flammarion
Aujourd’hui pudiquement baptisée trouble bipolaire, la psychose maniaco-dépressive touche, comme la schizophrénie, 1 % de la population…
Lire la suite de l'article ici: http://www.collectifpsychiatrie.fr
Mais surtout procurez-vous le livre!
jeudi 10 février 2011
C'est à lire: Hors champ (1)
"En une semaine, Aurélien, un homme ordinaire, va progressivement disparaître. Il est de plus en plus hors champ, perdant jusqu'à sa voix, son odeur et son ombre.
Au fur et à mesure de cette genèse à rebours, il sort aussi de la pensée et de la mémoire des autres, même de ses proches. Cet effacement intensif s'opère au grand jour, dans l'agitation de la ville, à l'aune de tous ces naufragés qu'on ne regarde plus et qui ne comptent pour personne (…)
Sylvie Germain, Prix Femina pour Jours de colère, Grand Prix Jean Giono pour Tobie des marais, Prix Goncourt des lycéens pour Magnus, poursuit une œuvre impressionnante de force, de cohérence et d'exigence, interrogeant ici nos peurs et nos doutes sur ce qui fonde notre présente humanité."
(quatrième de couverture)
(1) Sylvie Germain, Hors champ, roman, Albin Michel, 2009
Au fur et à mesure de cette genèse à rebours, il sort aussi de la pensée et de la mémoire des autres, même de ses proches. Cet effacement intensif s'opère au grand jour, dans l'agitation de la ville, à l'aune de tous ces naufragés qu'on ne regarde plus et qui ne comptent pour personne (…)
Sylvie Germain, Prix Femina pour Jours de colère, Grand Prix Jean Giono pour Tobie des marais, Prix Goncourt des lycéens pour Magnus, poursuit une œuvre impressionnante de force, de cohérence et d'exigence, interrogeant ici nos peurs et nos doutes sur ce qui fonde notre présente humanité."
(quatrième de couverture)
(1) Sylvie Germain, Hors champ, roman, Albin Michel, 2009
mercredi 2 février 2011
Ce qui est perdu (1)
Je l’avais choisi pour son style si particulier qui fait penser par moment à l’auteur de “Trois jours chez ma mère”, François Weyergans.
Mais je crois bien que le prétexte du livre aussi m’a séduit, à savoir écrire une "biographie" du philosophe danois Sœren Kierkegaard, le père de l’existentialisme et auteur entre autres de “Crainte et Tremblement”(2), et surtout “Le Concept de l’angoisse” (3).
S.K est connu pour sa difficulté à être chrétien et d’avoir rompu ses fiançailles pour des raisons qu’il explicite justement dans Crainte et tremblement.
Dans ce livre, S.K se pose en effet deux problèmes:
1) Le rapport de l’individu avec le réel.
2) Le rapport de l'individu avec le temps.
Ces deux problèmes sont liés étroitement, ils renvoient tous deux à la vie même de Kierkegaard, à ses conflits les plus personnels, à sa relation avec Régine:
“Devais-je l’épouser, alors que Dieu a fait de moi sinon un élu, du moins un individu isolé, différent de tous les autres, et quand le mariage aurait été pour elle un malheur ?…Devais-je l’épouser quand je sentais si profondément que, en même temps qu’elle serait devenue ma femme, elle aurait cessé d’être l’idéale jeune fille que j’aimais, pour prendre place dans le réel, tandis que son souvenir seul me serait resté précieux, qu’elle me serait restée précieuse, mais seulement dans le passé ?… Si j’ai assez de foi, si je suis vraiment digne d’Abraham, le père de la foi, oui, je puis épouser Régine; je puis renoncer à elle, et, par un miracle incompréhensible, Dieu me la rendra; ce mariage me sera possible, comme il fut possible à Abraham de retrouver son fils auquel il avait renoncé. Et le temps même sera changé; de telle sorte que je serai au-dessus du temps ordinaire, dans un temps mûri, mais où rien ne passe, et où la jeune fille restera présente dans la femme. Mais suis-je Abraham ?”
A cette question, Kierkegaard répondra “non”, il n'épousera pas celle à qui il avait donné sa parole et qu’il aimait profondément.
Lire “Ce qui est perdu” à la lumière de l’histoire de Kierkegaard m’a énormément plu et stimulé. Cela ne veut pas dire qu'il faut nécessairement lire Sœren Kierkegaard pour apprécier ce beau roman, c'est juste un petit plus.
(1) Vincent Delecroix, Ce qui est perdu, Gallimard,2006
(2) S. Kierkegaard, Crainte et tremblement, Aubier, 1946
(3) S. Kierkegaard, Le concept de l'angoisse, Gallimard, 1935
Mais je crois bien que le prétexte du livre aussi m’a séduit, à savoir écrire une "biographie" du philosophe danois Sœren Kierkegaard, le père de l’existentialisme et auteur entre autres de “Crainte et Tremblement”(2), et surtout “Le Concept de l’angoisse” (3).
S.K est connu pour sa difficulté à être chrétien et d’avoir rompu ses fiançailles pour des raisons qu’il explicite justement dans Crainte et tremblement.
Dans ce livre, S.K se pose en effet deux problèmes:
1) Le rapport de l’individu avec le réel.
2) Le rapport de l'individu avec le temps.
Ces deux problèmes sont liés étroitement, ils renvoient tous deux à la vie même de Kierkegaard, à ses conflits les plus personnels, à sa relation avec Régine:
“Devais-je l’épouser, alors que Dieu a fait de moi sinon un élu, du moins un individu isolé, différent de tous les autres, et quand le mariage aurait été pour elle un malheur ?…Devais-je l’épouser quand je sentais si profondément que, en même temps qu’elle serait devenue ma femme, elle aurait cessé d’être l’idéale jeune fille que j’aimais, pour prendre place dans le réel, tandis que son souvenir seul me serait resté précieux, qu’elle me serait restée précieuse, mais seulement dans le passé ?… Si j’ai assez de foi, si je suis vraiment digne d’Abraham, le père de la foi, oui, je puis épouser Régine; je puis renoncer à elle, et, par un miracle incompréhensible, Dieu me la rendra; ce mariage me sera possible, comme il fut possible à Abraham de retrouver son fils auquel il avait renoncé. Et le temps même sera changé; de telle sorte que je serai au-dessus du temps ordinaire, dans un temps mûri, mais où rien ne passe, et où la jeune fille restera présente dans la femme. Mais suis-je Abraham ?”
A cette question, Kierkegaard répondra “non”, il n'épousera pas celle à qui il avait donné sa parole et qu’il aimait profondément.
Lire “Ce qui est perdu” à la lumière de l’histoire de Kierkegaard m’a énormément plu et stimulé. Cela ne veut pas dire qu'il faut nécessairement lire Sœren Kierkegaard pour apprécier ce beau roman, c'est juste un petit plus.
(1) Vincent Delecroix, Ce qui est perdu, Gallimard,2006
(2) S. Kierkegaard, Crainte et tremblement, Aubier, 1946
(3) S. Kierkegaard, Le concept de l'angoisse, Gallimard, 1935
mercredi 26 janvier 2011
Paul Ricœur et l'Essentiel
"(…) contrairement aux apparences, la finitude est une idée abstraite. L'idée qu'il me faudra bien mourir un jour, je ne sais pas quand, ni comment, véhicule une certitude (mors certa, hora incerta) trop flottante pour mordre sur le désir — sur ce que j'appellerai plus loin (en distinguant les deux termes): désir d'être, effort pour exister.
Je sais tout ce qui a été dit et écrit sur l'angoisse du ne plus être un jour. Mais, si le chemin doit être repris de la finitude acceptée, c'est après avoir lutté avec l'imaginaire de la mort dont je n'ai dit encore qu'une figure, l'anticipation intériorisée du mort de demain que je serai pour les survivants, mes survivants.
Une deuxième signification s'attache au mot mort. Le mourir comme événement: passer, finir, terminer. Pour ma part, mon mourir de demain est du même côté que mon être-déjà-mort de demain. Du côté du futur antérieur. Ce qu'on appelle moribond n'est tel que pour celui qui assiste à son agonie, qui peut-être l'assiste dans son agonie (…).
Me penser moi-même comme un de ces moribonds, c'est m'imaginer comme le moribond que je serai pour ceux qui assisteront au mourir. Toutefois la différence entre ces deux situations imaginaires est grande. Assister à la mort est plus précis, plus poignant que simplement survivre. Assister est une épreuve ponctuelle, événementielle. Survivre, c'est un long trajet, au mieux celui du deuil, c'est-à-dire de la séparation acceptée du défunt qui s'éloigne, se détache du vivant pour que celui-ci survive. Mais, enfin, c'est encore pour moi une anticipation intériorisée, la plus terrifiante, celle du moribond que je serai pour ceux qui assisteront à ma mort, qui l'assisteront.
Eh bien! je dis que c'est l'anticipation de l'agonie qui constitue le noyau concret de la "peur de la mort", dans toute la confusion de ses significations empiétant l'une sur l'autre.
C'est pourquoi je voudrais me confronter d'abord avec cette idée de la mort comme agonie anticipée. Pour cela je m'efforcerai de délivrer l'inévitable anticipation du mourir et de l'agonie elle-même de l'image du moribond dans le regard de l'autre. M'y aidera d'abord le témoignage de médecins "spécialisés" dans les soins palliatifs accordés à des sidaïques, des cancéreux incurables, bref, des malades en phase terminale.
Ils ne disent pas qu'il est facile de mourir. Ils disent deux ou trois choses qui me sont très précieuses. D'abord, ceci: tant qu'ils sont lucides les malades en train de mourir ne se perçoivent pas comme moribonds, comme bientôt morts, mais comme encore vivants (…).
Encore vivants, voilà le mot important.
Ensuite, encore ceci: ce qui occupe la capacité de pensée encore préservée, ce n'est pas le souci de ce qu'il y a après la mort, mais la mobilisation des ressources les plus profondes de la vie à s'affirmer encore. Les ressources les plus profondes de la vie: qu'est-ce à dire ? Ici j'anticipe. Je ne peux pas ne pas anticiper. Car c'est cette expérience qui va m'aider à dissocier l'anticipation de l'agonie de l'anticipation du regard porté par un spectateur extérieur sur le moribond.
L'agonisant comme distinct du moribond. Le fond du fond du témoignage du médecin de l'unité de soins palliatifs est que la grâce intérieure qui distingue l'agonisant du moribond consiste dans l'émergence de l'Essentiel dans la trame même du temps de l'agonie.
Ce vocabulaire de l'Essentiel m'accompagnera dans toute ma méditation.
J'anticipe, j'anticipe encore: l'Essentiel, c'est en sens le religieux ; c'est, si j'ose dire, le religieux commun qui, au seuil de la mort, transgresse les limitations consubstantielles au religieux confessant et confessé. Je le dirai assez, je ne méprise pas ce que j'appelle, pour faire vite, les "codes" ; non, mais le religieux est comme un langage fondamental qui n'existe que dans des langues naturelles, historiquement limitées. De même que chacun naît dans une langue et n'accède aux autres langues que par un apprentissage second, et le plus souvent, seulement par la traduction, le religieux n'existe culturellement qu'articulé dans la langue et le code d'une religion historique ; langue et code qui n'articulent qu'à condition de filtrer, et en ce sens de limiter cette amplitude, cette profondeur, cette densité du religieux que j'appelle ici l'Essentiel.
Cela dit, ce dont témoigne le médecin de l'unité de soins palliatifs, c'est la grâce accordée à certains agonisants d'assurer ce que j'ai appelé la mobilisation des ressources les plus profondes de la vie dans la venue à la lumière de l'Essentiel, fracturant les limitations du religieux confessionnel.
C'est pourquoi, observe ce témoin, il n'est pas important, pour la qualité de ce moment de grâce, que l'agonisant s'identifie, se reconnaisse — aussi vaguement que le permet la conscience déclinante —comme le confessant de telle religion, de telle confession.
Ce n'est peut-être que face à la mort que le religieux s'égale à l'Essentiel et que la barrière entre les religions, y compris les non-religions (je pense, bien sûr, au bouddhisme) est transcendée".
Paul Ricœur, Vivant jusqu'à la mort. Suivi de Fragments. Seuil, 2007, pp.40-45
Je sais tout ce qui a été dit et écrit sur l'angoisse du ne plus être un jour. Mais, si le chemin doit être repris de la finitude acceptée, c'est après avoir lutté avec l'imaginaire de la mort dont je n'ai dit encore qu'une figure, l'anticipation intériorisée du mort de demain que je serai pour les survivants, mes survivants.
Une deuxième signification s'attache au mot mort. Le mourir comme événement: passer, finir, terminer. Pour ma part, mon mourir de demain est du même côté que mon être-déjà-mort de demain. Du côté du futur antérieur. Ce qu'on appelle moribond n'est tel que pour celui qui assiste à son agonie, qui peut-être l'assiste dans son agonie (…).
Me penser moi-même comme un de ces moribonds, c'est m'imaginer comme le moribond que je serai pour ceux qui assisteront au mourir. Toutefois la différence entre ces deux situations imaginaires est grande. Assister à la mort est plus précis, plus poignant que simplement survivre. Assister est une épreuve ponctuelle, événementielle. Survivre, c'est un long trajet, au mieux celui du deuil, c'est-à-dire de la séparation acceptée du défunt qui s'éloigne, se détache du vivant pour que celui-ci survive. Mais, enfin, c'est encore pour moi une anticipation intériorisée, la plus terrifiante, celle du moribond que je serai pour ceux qui assisteront à ma mort, qui l'assisteront.
Eh bien! je dis que c'est l'anticipation de l'agonie qui constitue le noyau concret de la "peur de la mort", dans toute la confusion de ses significations empiétant l'une sur l'autre.
C'est pourquoi je voudrais me confronter d'abord avec cette idée de la mort comme agonie anticipée. Pour cela je m'efforcerai de délivrer l'inévitable anticipation du mourir et de l'agonie elle-même de l'image du moribond dans le regard de l'autre. M'y aidera d'abord le témoignage de médecins "spécialisés" dans les soins palliatifs accordés à des sidaïques, des cancéreux incurables, bref, des malades en phase terminale.
Ils ne disent pas qu'il est facile de mourir. Ils disent deux ou trois choses qui me sont très précieuses. D'abord, ceci: tant qu'ils sont lucides les malades en train de mourir ne se perçoivent pas comme moribonds, comme bientôt morts, mais comme encore vivants (…).
Encore vivants, voilà le mot important.
Ensuite, encore ceci: ce qui occupe la capacité de pensée encore préservée, ce n'est pas le souci de ce qu'il y a après la mort, mais la mobilisation des ressources les plus profondes de la vie à s'affirmer encore. Les ressources les plus profondes de la vie: qu'est-ce à dire ? Ici j'anticipe. Je ne peux pas ne pas anticiper. Car c'est cette expérience qui va m'aider à dissocier l'anticipation de l'agonie de l'anticipation du regard porté par un spectateur extérieur sur le moribond.
L'agonisant comme distinct du moribond. Le fond du fond du témoignage du médecin de l'unité de soins palliatifs est que la grâce intérieure qui distingue l'agonisant du moribond consiste dans l'émergence de l'Essentiel dans la trame même du temps de l'agonie.
Ce vocabulaire de l'Essentiel m'accompagnera dans toute ma méditation.
J'anticipe, j'anticipe encore: l'Essentiel, c'est en sens le religieux ; c'est, si j'ose dire, le religieux commun qui, au seuil de la mort, transgresse les limitations consubstantielles au religieux confessant et confessé. Je le dirai assez, je ne méprise pas ce que j'appelle, pour faire vite, les "codes" ; non, mais le religieux est comme un langage fondamental qui n'existe que dans des langues naturelles, historiquement limitées. De même que chacun naît dans une langue et n'accède aux autres langues que par un apprentissage second, et le plus souvent, seulement par la traduction, le religieux n'existe culturellement qu'articulé dans la langue et le code d'une religion historique ; langue et code qui n'articulent qu'à condition de filtrer, et en ce sens de limiter cette amplitude, cette profondeur, cette densité du religieux que j'appelle ici l'Essentiel.
Cela dit, ce dont témoigne le médecin de l'unité de soins palliatifs, c'est la grâce accordée à certains agonisants d'assurer ce que j'ai appelé la mobilisation des ressources les plus profondes de la vie dans la venue à la lumière de l'Essentiel, fracturant les limitations du religieux confessionnel.
C'est pourquoi, observe ce témoin, il n'est pas important, pour la qualité de ce moment de grâce, que l'agonisant s'identifie, se reconnaisse — aussi vaguement que le permet la conscience déclinante —comme le confessant de telle religion, de telle confession.
Ce n'est peut-être que face à la mort que le religieux s'égale à l'Essentiel et que la barrière entre les religions, y compris les non-religions (je pense, bien sûr, au bouddhisme) est transcendée".
Paul Ricœur, Vivant jusqu'à la mort. Suivi de Fragments. Seuil, 2007, pp.40-45
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