NOEL
jeudi 25 décembre 2008
dimanche 14 décembre 2008
La Tour de Babel
Préambule:
Nous sommes le 21 octobre 2008.
Il est bientôt minuit. Je viens de lire l'ordre du jour de la pastorale pour demain matin. J'avais oublié que c'est mon tour de conduire la méditation!
Panique à bord.
"D'où me viendra le secours?", murmurai-je, en pensant à la phrase célèbre du psalmiste.
Le secours me vient, instantanément, de mon blog : en effet, j'ai tout de suite pensé à Babel, un texte écrit quelques semaines plus tôt en référence à une phrase de Baudelaire à propos de la "parole confuse".
Le 22 octobre 2008. Jour J, donc, comme on dit.
Je m'amène avec mon papier et je lis Genèse 11, 1-9. Puis je livre ce qui est censé être un commentaire. Peu d'échos. Quelques regards que j'interprète comme des signes d'acquiescement. Acquiescement à quoi, au juste ?
Cependant, un ou deux jours après, je reçois un mail de M.H., qui m'oblige à relire Genèse 11 et à remanier mon texte.
Je vous le livre, toujours imparfait. Il n'annule pas le précédent, mais ce n'est pas tout à fait le même texte.
BABEL
Je cite : "La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots. Or en se déplaçant vers l'Orient, les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar et y habitèrent".
Tout est dit. Une langue unique. La terre entière rassemblée comme un seul peuple. Tout est dit, en quelques mots. Tout est là. La suite ne fera que reprendre ce qui est inscrit en filigrane, déjà, dans ces premiers mots.
D'abord nomades, sans domicile fixe, les hommes finissent par investir un lieu où ils s'installent. La crevasse qu'ils viennent de découvrir va devenir désormais leur lieu d'habitation. Ainsi, de commencement en commencement, au fil des siècles, l'homme n'en finira plus de reproduire cette scène primitive de la "colonisation" des espaces.
Installés, ils vont faire de ce lieu un antre. Ils ne partiront pour l'ailleurs que contraints. Toute immigration serait-elle contrainte?
"Les hommes découvrirent une plaine dans le pays de Shinéar et y habitèrent".
Et à partir de cette crevasse, ils décident de bâtir une Tour "dont le sommet touche le ciel".
La conquête de l'espace n'est plus un postulat, c'est un acte fondateur dont la date de naissance est antérieure à la construction même de la Tour . On peut lire dans ce sens l'uniformité de la langue et l'unité revendiquée comme un processus consensuel, nécessaire pour la mise en œuvre finale de ce projet qu'on dirait sorti des studios hollywoodiens: l'ascension et la maîtrise du ciel…
A force de s'immobiliser dans un parler commun, la tête nous tourne, les muscles peu à peu se raidissent. Bientôt la paralysie de l'esprit de responsabilité et de la créativité. Il faut faire quelque chose et vite, sinon c'est l'atrophie, la mort certaine!
Alors, on cherche. Comme la terre semble limitée dans ses offres, on lève les yeux. Pourquoi pas ? Mais une Tour "dont le sommet touche le ciel", est-ce bien raisonnable ?
Qu'est-ce que c'est que ce phallus terrien qui s'érige ainsi dans le vide ? Symbole de la jouissance de soi ? La jouissance d'un peuple unifié et super-puissant ?
La conquête de la plaine comme fin de l'errance va de pair ici avec celle du ciel projeté comme l'apothéose de l'aventure humaine.
Ne me dites pas qu'ils ne la veulent pas vraiment cette Tour, surtout ne me dites pas que c'est pour passer le temps. Ils la désirent vraiment, pour une raison simple : c'est le seul moyen pour eux, pensent-ils, de rester ensemble toujours, en étant unis (peu importe comment) d'éternité en éternité!
L'auteur prend soin de préciser que tous parlaient la même langue. Parler la même langue c'est penser dans la même langue. Le texte semble suggérer qu'il n' y a pas encore de l'altérité dans cette histoire. Chacun pense comme les autres. La pensée unique, déjà ?
Comment rendre compte dès lors de la spécificité, de la singularité de chaque personne ? Comment reconnaître sa propre différence et l'assumer sans se faire éjecter par la tribu des bien-pensant ou des politiquement corrects ? Comment sortir de l'air du temps pour oser dire, écrire une parole autre, celle qui nomme, dénonce les injustices, les disparités dans un pays, par exemple dit des Droits de l'Homme, comme la France ?
Une parole d'espérance enracinée —pour les chrétiens— dans l'Evangile et qui s'incarne au jour le jour dans le quotidien, est-ce impossible ?
Cela doit être possible, certains s'y emploient en tout cas, ici et là, avec détermination, par exemple récemment à Nîmes à propos des Centres de rétention! Acte symbolique fort à l'intention des pouvoirs publics mais aussi de tout un chacun.
Les nouveaux locataires de Shinéar, eux, ils n'ont qu'une idée en tête: bâtir cette Tour inimaginable pour sceller la pérennité de l'esprit humain sur la matière, mais pas seulement. Prouesse de la technique certes, mais pauvreté de l'esprit qui ne peut se réaliser que dans le "faire", en négligeant la respiration de la prière qui délimite et restaure la place de la créature devant Celui qui l'a faite, et qui dit quelque part " Celui qui te sauve (de toi-même), c'est moi".
"Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur la surface de la terre".
Un nom! Quel nom ? Celui des hommes et des femmes marqués à vie par le manque originel ? Celui des assoiffés, des chercheurs de sens ? Celui des utopistes ? Celui d'un peuple envahi, à n'en peut plus pouvoir, par le désir de toute-puissance ?
Le nom reste indéfini à ce stade, et il le restera à jamais. Le nom est toujours donné par un autre.
Et c'est ici que l'inattendu se produit : l'entrée en scène de Celui que l'homme ne tient pas, apparemment, à voir s'associer à son œuvre, mais le connaissait-il vraiment ? Peu importe. Dieu "descend" (l'ironie de Dieu est irrésistible, alors que l'homme se fatigue à escalader le ciel, lui, tranquillement, descend sur terre!), s'invite et, voyant cela (l'œuvre de l'homme) décide de les disperser. Il y aurait beaucoup à dire ici, mais passons.
Dispersés, délogés de leur tour (ils s'imaginent y être déjà), ils vont être obligés de faire l'effort d'apprendre la langue de l'autre, réapprendre pour ainsi dire à parler, à se parler, enfin.
La "confusion des langues", ici, peut être lue comme une dynamique pour se re-tourner vers l'autre, l'Autre.
Mais, après l'épisode de Babel, la parole de l'homme, quoi qu'il fasse, restera à jamais une confuse parole, comme dirait Baudelaire, car symbole d'un deuil inachevé, celui de Babel.
Il reste la Parole. Celle de l'Autre, qui raisonne à nos oreilles étonnées (rêvons!) comme une bonne nouvelle : "Je suis le chemin et la vérité et la vie" (Jean 14,6).
lundi 1 décembre 2008
Christiane Veschambre, Les Mots pauvres
"L'autre matin je me suis réveillée muette. Je ne m'en suis pas aperçue tout de suite parce que j'étais seule dans la chambre. Je me sentais heureuse de la journée à vivre. Emplie d'un sentiment de liberté et de légèreté. Je me suis étirée en bâillant, sans bruit, je me suis levée, je suis allée décrocher un vêtement dans la salle de bains et je me suis dirigée vers la cuisine où je t'entendais chanter. J'ai poussé la porte, je t'ai souri, tu m'as appelée par mon nom, et je t'ai répondu par le tien. C'est-à-dire que j'ai ouvert la bouche, j'ai formé avec mes lèvres les deux syllabes aimées, et aucun son n'est sorti. Tu as ri, d'abord, de me voir répéter ma mimique silencieuse, tu t'es avancé vers moi pour me prendre dans tes bras et tu t'es arrêté. Tu m'as demandé ce que j'avais, je n'ai pas pu te répondre. Finalement j'ai pris sur le buffet le papier où on inscrit les commissions et j'ai écrit: "Je ne peux plus parler." Et je me suis mise à pleurer."
Christiane Veschambre, Les Mots pauvres, collection Grands fonds chez Cheyne éditeur, 1996.
Voici ce qu'on peut lire en quatrième de couverture:
"Se réveiller un matin MUETTE, et donc soudain exclue du cours familier des choses, et arrachée pour une grande part au commerce des autres, telle est l'expérience limite que vit la narratrice des Mots pauvres.
Or, loin de l'anéantir, l'événement la renvoie à une solitude essentielle, et comme primitive, au cours de laquelle elle renaît à elle-même, libérée des pièges de l'amour-propre et des masques où l'enfermait jusque-là le souci de paraître, s'ouvrant enfin à un rapport juste et confiant avec le monde. C'est pour elle une véritable initiation, dont elle témoigne au jour le jour dans une sorte de journal intime qu'éclaire la discrète présence de l'homme qu'elle aime, et à qui elle s'adresse en secret.
Dans ce livre tout intérieur, Christiane Veschambre évite la séduction d'une écriture savante et contournée, privilégiant les mots simples d'une confidence pudique."
Christiane Veschambre vit à Paris, où j'ai eu la chance de faire sa connaissance il y a quelques années de cela. Depuis elle nous a régulièrement honorés de sa présence en venant présenter ses livres au Cercle de lecture que j'animais à Villeneuve Saint Georges, dans le Val-de-Marne. Par ailleurs, privilège insigne, j'ai pu pendant un certain temps participer aux ateliers d'écriture qu'elle organisait et continue à animer chez elle.
J'ai dit que Christiane vit à Paris, je dois ajouter tout de suite et dans la Combraille bourbonnaise dont parlent plusieurs de ses livres. Elle anime à travers la France des ateliers d'écriture auprès de différents publics, participe à des débats et lectures publiques. Co-fondatrice de la revue Land (1981-1984), et la revue de poésie Petite (1995-2005).
Publications récentes, outre les Mots pauvres:
La Griffe et les Rubans, éditions Le Préau des collines, 2002
Haut Jardin (photographies de Jacques Le Scanff), éditions Le Préau des collines, 2004
La Maison de terre, éditions Le Préau des collines, 2006
La Ville d'après suivi de A propos d'écrire, éditions Le Préau des collines, 2007
Robert et Joséphine, Cheyne éditeur, juin 2008. Le texte sera mis en scène à la Scène nationale d'Evreux, par Jacques Falguières.
Vous trouverez dans le numéro 6 de la revue Le Préau des collines un dossier consacré à son travail, en 2003.
Bonne lecture.
mercredi 5 novembre 2008
YES WE CAN !
"Le changement n'arrivera pas en attendant un autre moment ou qu'un autre s'en charge.
Nous sommes ceux que nous attendions.
Nous sommes le changement que nous cherchons."
Barack Obama
Allez, pour une fois, je me laisse aller : la démocratie a du bon! On pouvait en douter avec ses travers, notamment en terme de libéralisme à outrance.
Mais là, c'est du bon: l'élection de Barack Obama à la présidence des Etats Unis d'Amérique est un événement considérable, historique!
Qu'est-ce qu'un événement ?
L'événement, selon Derrida, c'est "ce qui arrive" et en arrivant arrive à nous surprendre. Dans un Monde gavé du déjà vu et donc désabusé jusqu'au désespoir, l'avènement d'un homme comme Barack Obama suggère que chacun de nous peut faire que sa propre vie soit un événement au sens de renouveau et d'espoir …
Je le dis avec toute l'émotion qui m'habite, je suis heureux, en tant qu'Africain, de ce qui vient d'arriver! Evidemment, je le sais, nous le savons tous, la couleur de la peau n'explique pas à elle seule l'élection d'Obama, sinon d'autres l'auraient fait avant lui. Son message et sa manière d'être transcendent la question raciale.
L'expérience d'un événement comme celui-ci nous affecte et, d'une certaine manière, appelle un mouvement d'appropriation, mais qui peut s'approprier une telle victoire ?
mercredi 1 octobre 2008
Citation du jour
"Pour que la pensée se remette en marche, il lui faut d'abord tomber en arrêt, être saisie d'effroi ou d'émerveillement, se laisser ravir, au risque de se perdre.
Arrêt, relance. Sidération, trouvaille. Torpeur, éveil. Immobilité, mobilité.
Une pensée qui se voudrait constamment agile, qui ne ferait pas l'épreuve de son échec, une intelligence qui redouterait la bêtise, une parole qui ne serait jamais défaillante ignoreraient ce qui est à l'origine de la pensée, de l'intelligence, de la parole : ce que je nomme le temps de l'infans ou le silence des commencements."
J.-Pontalis Fenêtres, Gallimard, 2000, pp.28-29
vendredi 12 septembre 2008
Citation du jour
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers".
Charles Baudelaire
(1821-1867)
vendredi 22 août 2008
Citation du jour
"Car chacun, chaque homme et chaque femme, à chaque instant de son existence fait l'expérience immédiate de son propre corps, éprouve la peine que lui procure la montée de cette ruelle en pente ou le plaisir d'une boisson fraîche l'été, ou encore celui d'un vent léger sur le visage — tandis que son rapport au corps animal, à celui des infusoires, des crevettes ou des insectes, est d'un autre ordre. Au point que certains penseurs, et non des moindres, ont considéré tous ces êtres vivants autres que l'homme comme des sortes d'ordinateurs qui ne comprennent rien à ce qu'ils font. Quant à appréhender le corps des hommes de cette façon, comme un ordinateur lui aussi, plus élaboré et d'une "génération" plus avancée, cette pensée de plus en plus répandue se heurte à une objection majeure.
C'est ici que se creuse l'abîme.
Un corps inerte semblable à ceux qu'on trouve dans l'univers matériel —ou encore qu'on peut construire en utilisant les processus matériels arrachés à celui-ci, en les organisant et en les combinant selon les lois de la physique —un tel corps ne sent et n'éprouve rien. Il ne se sent pas et ne s'éprouve pas lui-même, il ne s'aime ni ne se désire. Encore moins sent-il ou éprouve-t-il, aime-t-il ou désire-t-il aucune des choses qui l'entourent.
Selon la remarque profonde de Heidegger, la table ne "touche" pas le mur contre lequel elle est placée. Le propre d'un corps comme le nôtre, au contraire, c'est qu'il sent chaque objet proche de lui ; il perçoit chacune de ses qualités, il voit les couleurs, entend les sons, respire une odeur, mesure du pied la dureté d'un sol, de la main la douceur d'une étoffe. Et il ne sent tout cela, les qualités de tous ces objets qui composent son environnement, il n'éprouve le monde qui le presse de toute part, que parce qu'il s'éprouve d'abord lui-même, dans l'effort qu'il accomplit pour gravir la ruelle, dans l'impression de plaisir en laquelle se résume la fraîcheur de l'eau ou du vent.
Cette différence entre les deux corps que nous venons de distinguer — le nôtre qui s'éprouve soi-même en même temps qu'il sent ce qui l'entoure d'une part, un corps inerte de l'univers d'autre part, qu'il s'agisse d'une pierre sur le chemin ou des particules micro-physiques censées la constituer —, nous la fixons dès maintenant dans une terminologie appropriée. Nous appellerons chair le premier, réservant l'usage du mot corps au second.
Car notre chair n'est rien d'autre que cela qui, s'éprouvant, se souffrant, se subissant et se supportant soi-même et ainsi jouissant de soi (…), se trouve, pour cette raison, susceptible de sentir le corps qui lui est extérieur, de le toucher aussi bien que d'être touché par lui. Cela donc dont le corps extérieur, le corps inerte de l'univers matériel, est par principe incapable.
(…) Nous voulons parler des êtres incarnés que nous sommes, nous les hommes, de cette condition singulière qui est la nôtre. Mais cette condition, le fait d'être incarné, ce n'est rien d'autre que l'incarnation.
Seulement l'incarnation ne consiste pas à avoir un corps, à se proposer de la sorte comme un "être corporel" et à ce titre matériel, partie intégrante de l'univers auquel on décerne le même qualificatif .
L'incarnation consiste dans le fait d'avoir une chair — d'avantage peut-être: d'être chair.
Des êtres incarnés ne sont donc pas des corps inertes qui ne sentent et n'éprouvent rien, n'ayant conscience ni d'eux-mêmes ni des choses. Des êtres incarnés sont des êtres souffrants, traversés par le désir et la crainte, ressentant toute la série des impressions liées à la chair parce que constitutives de sa substance…
Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la chair, Seuil, 2000,pp.7-10.
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