"Je suis consterné quand je pense aux changements profonds que j'ai empêchés ou retardés chez des patients appartenant à une certaine catégorie nosographique par mon besoin personnel d'interpréter.
Quand nous nous montrons capables d'attendre, le patient parvient alors à comprendre de manière créative, avec un plaisir intense. Et moi, maintenant, je prends du plaisir à ce plaisir plus que je n'en prenais à m'être montré intelligent. Je pense que j'interprète surtout pour faire connaître au patient les limites de ma compréhension.
Le principe est le suivant: c'est le patient, et le patient seul qui détient les réponses. Nous pouvons ou non le rendre capable de cerner ce qui est connu ou d'en devenir conscient en l'acceptant."
D.W. Winnicott, Jeu et réalité, Gallimard, 1975, p.163
dimanche 22 décembre 2019
vendredi 13 décembre 2019
"tu parais
ton regard s'empare du mien
m'enveloppe de silence de tendresse
ta voix garde l'empreinte
de ce qui t'a meurtrie
et pourquoi naguère n'ai-je pas été là
pour empêcher que survienne
l'épreuve qui t'a laissé cette fêlure
tu parais
mes cinq sens sont à l'affût
se tendent avidement vers ta bouche
tes seins tes flancs
vers tes mains prometteuses
c'est toi qui donnes sens et saveur
à ma vie
et pourtant tu es ma blessure
c'est toi qui me fais grandir"
Charles Juliet, Gratitude, P.O.L 2017, p. 191-192
ton regard s'empare du mien
m'enveloppe de silence de tendresse
ta voix garde l'empreinte
de ce qui t'a meurtrie
et pourquoi naguère n'ai-je pas été là
pour empêcher que survienne
l'épreuve qui t'a laissé cette fêlure
tu parais
mes cinq sens sont à l'affût
se tendent avidement vers ta bouche
tes seins tes flancs
vers tes mains prometteuses
c'est toi qui donnes sens et saveur
à ma vie
et pourtant tu es ma blessure
c'est toi qui me fais grandir"
Charles Juliet, Gratitude, P.O.L 2017, p. 191-192
mardi 15 octobre 2019
Deviens celui que tu es
On connaît de Nietzsche la maxime "Deviens celui que tu es", et pourtant nul mieux que lui n'a fustigé tout ce qui est stable, toute vérité figée, car chez lui tout passe, sauf le devenir lui-même, c'est-à-dire la vie, la vie comme puissance de la volonté (non du pouvoir): "Il n'y a point de volonté: il y a des projets de volonté qui constamment augmentent ou perdent leur puissance" (Fragments posthumes).
Un soir dans le métro
Un soir, dans le métro.
Debout, à ma droite une jeune femme que j'entends répéter : "Dis-le, tu me détestes, n'est-ce pas?". Elle le dit avec un petit sourire taquin en regardant quelqu'un à ma gauche. Curieux, je tourne légèrement la tête vers mon voisin qui, lui, bras croisé, regarde droit devant lui l'air résigné. "Tu me détestes, dis-le", renchérit-elle tout en tapotant sur son portable et jetant un coup d'œil rieur à son ami, lequel semble figé le regard perdu dans le vague. Est-il en colère ? jaloux ? A quoi pense-il ?
Peu à peu, peut-être lassé du monologue de la jeune femme et de l'inertie de l'homme, je détourne mon attention sur une jeune fille debout au milieu du wagon, elle lit. Je me penche légèrement en avant pour déchiffrer le titre du livre, et voilà une agréable surprise, qui me met en joie, elle est en train de lire "Ainsi parlait Zarathoustra"!
—Tiens, voilà une belle idée, me dis-je! Nietzsche! En rentrant, ça te dirait de faire un petit jeu: ouvrir au hasard "Ainsi parlait Zarathoustra" et lire à haute voix les premières phrases qui s'offriront à toi ?
Aussitôt chez moi, je me dirige vers la bibliothèque et, le livre dans les mains, j'ouvre au hasard et lis ceci:
"Or Zarathoustra considérait le peuple, et s'étonnait. Lors il parla de la sorte:
L'homme est une corde, entre bête et surhomme tendue,— une corde sur un abîme.
Dangereux de passer, dangereux d'être en chemin, dangereux de se retourner, dangereux de trembler et de rester sur place!
Ce qui chez l'homme est grand, c'est d'être un pont, et de n'être pas un but : ce que chez l'homme on peut aimer, c'est qu'il est un passage et un déclin."
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, 1971, p. 24
Debout, à ma droite une jeune femme que j'entends répéter : "Dis-le, tu me détestes, n'est-ce pas?". Elle le dit avec un petit sourire taquin en regardant quelqu'un à ma gauche. Curieux, je tourne légèrement la tête vers mon voisin qui, lui, bras croisé, regarde droit devant lui l'air résigné. "Tu me détestes, dis-le", renchérit-elle tout en tapotant sur son portable et jetant un coup d'œil rieur à son ami, lequel semble figé le regard perdu dans le vague. Est-il en colère ? jaloux ? A quoi pense-il ?
Peu à peu, peut-être lassé du monologue de la jeune femme et de l'inertie de l'homme, je détourne mon attention sur une jeune fille debout au milieu du wagon, elle lit. Je me penche légèrement en avant pour déchiffrer le titre du livre, et voilà une agréable surprise, qui me met en joie, elle est en train de lire "Ainsi parlait Zarathoustra"!
—Tiens, voilà une belle idée, me dis-je! Nietzsche! En rentrant, ça te dirait de faire un petit jeu: ouvrir au hasard "Ainsi parlait Zarathoustra" et lire à haute voix les premières phrases qui s'offriront à toi ?
Aussitôt chez moi, je me dirige vers la bibliothèque et, le livre dans les mains, j'ouvre au hasard et lis ceci:
"Or Zarathoustra considérait le peuple, et s'étonnait. Lors il parla de la sorte:
L'homme est une corde, entre bête et surhomme tendue,— une corde sur un abîme.
Dangereux de passer, dangereux d'être en chemin, dangereux de se retourner, dangereux de trembler et de rester sur place!
Ce qui chez l'homme est grand, c'est d'être un pont, et de n'être pas un but : ce que chez l'homme on peut aimer, c'est qu'il est un passage et un déclin."
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, 1971, p. 24
dimanche 8 septembre 2019
Amélie Nothomb Soif
Nous publions ici, avec son aimable autorisation, l'article du théologien protestant Antoine Nouis à propos du dernier livre d'Amélie Nothomb, un grand merci à lui.
Dans les romans de la rentrée littéraire, celui qui est en tête des ventes est Soif d’Amélie Nothomb. C’est un livre qui raconte les dernières heures de la vie de Jésus.
Ce classement ne m’étonne pas, non parce que le livre serait renversant, mais parce qu’Amélie Nothomb est une auteure à succès qui a ajouté à son public habituel les lecteurs piqués par la curiosité de ce qu’elle dit sur Jésus.
J’ai eu l’occasion de l’interviewer cet été pour la double page que j’ai écrite dans Réforme. Elle m’a raconté que le personnage de Jésus la fascinait depuis sa toute petite enfance. Elle n’a pas voulu faire un coup éditorial, mais explorer une mort qui reste pour elle une énigme : « Je ne connais qu’une méthode pour comprendre quelque chose qui me dépasse, c’est d’écrire un roman à son sujet. »
Autant je me méfie des essayistes qui prétendent dévoiler sur Jésus des vérités qu’on a voulu nous cacher, autant j’apprécie les romanciers, même lorsqu’ils se permettent des libertés avec ce qu’on sait du Jésus historique, car leur lecture ne triche pas avec ce qu’elle est : une interprétation. Un roman sur Jésus est comme un midrash, c’est une histoire qui propose une interprétation sur un événement.
Pour prendre un exemple, Amélie Nothomb pose l’hypothèse d’une relation intime entre Jésus et Marie-Madeleine. Sur la sexualité de Jésus, le Nouveau Testament ne dit rien, ce qui laisse entendre que cette question n’est pas importante pour nous transmettre le message de l’Évangile. Amélie Nothomb a fait le choix de l’évoquer pour souligner l’incarnation de Jésus qui n’est pas un pur esprit : il a totalement vécu notre humanité. Pourquoi pas ?
La plus belle trouvaille du livre est son titre qui évoque la foi comme soif. Je n’avais jamais remarqué que le mot soif est un anagramme de fois au pluriel. Jésus a crié sa soif sur la croix. Le but de la foi n’est pas d’étancher notre soif, mais de la garder vivante : avoir soif de sens – soif de relations vraies – soif de paroles – soif de justice.
Bonhoeffer a dit qu’une juste prédication évangélique devrait ressembler à un verre d’eau fraîche que l’on offre à un assoiffé en lui disant : « Veux-tu ? ». Et le Psaume dit : « O Dieu, tu es mon Dieu ; je te cherche, j’ai soif de toi, je soupire après toi, dans une terre desséchée et épuisée, faute d’eau. » (Ps 63.2)
Ce titre me fait penser à l’apologue suivant.
Un jeune homme veut connaître Dieu. On lui conseille de s’adresser à un ermite qui vit seul dans la forêt. Le jeune homme va à la rencontre du sage, et lui fait part de son désir. Le vieillard lui propose de l’accompagner. Ils marchent en silence jusqu’au bord d’un lac. Le vieillard s’agenouille sur la berge, et le jeune homme en fait autant. Le vieillard se penche pour se regarder dans l’eau, et le jeune homme en fait autant. Soudainement, avec une force surprenante, l’ermite prend la tête du jeune homme et la plonge dans l’eau. Il attend. Le jeune homme se débat, mais l’ermite ne bouge pas. Des bulles commencent à remonter à la surface, mais l’ermite attend encore. Au bout d’un long moment, il retire la tête de l’eau. Alors que le jeune homme hoquette en essayant de retrouver son souffle, le vieillard dit : « Le jour où tu chercheras Dieu avec autant de force et de désir que l’air qui te manquait lorsque tu étais sous l’eau… tu le trouveras. »
https://leblogdantoinenouis.fr/theologie/soif/
Dans les romans de la rentrée littéraire, celui qui est en tête des ventes est Soif d’Amélie Nothomb. C’est un livre qui raconte les dernières heures de la vie de Jésus.
Ce classement ne m’étonne pas, non parce que le livre serait renversant, mais parce qu’Amélie Nothomb est une auteure à succès qui a ajouté à son public habituel les lecteurs piqués par la curiosité de ce qu’elle dit sur Jésus.
J’ai eu l’occasion de l’interviewer cet été pour la double page que j’ai écrite dans Réforme. Elle m’a raconté que le personnage de Jésus la fascinait depuis sa toute petite enfance. Elle n’a pas voulu faire un coup éditorial, mais explorer une mort qui reste pour elle une énigme : « Je ne connais qu’une méthode pour comprendre quelque chose qui me dépasse, c’est d’écrire un roman à son sujet. »
Autant je me méfie des essayistes qui prétendent dévoiler sur Jésus des vérités qu’on a voulu nous cacher, autant j’apprécie les romanciers, même lorsqu’ils se permettent des libertés avec ce qu’on sait du Jésus historique, car leur lecture ne triche pas avec ce qu’elle est : une interprétation. Un roman sur Jésus est comme un midrash, c’est une histoire qui propose une interprétation sur un événement.
Pour prendre un exemple, Amélie Nothomb pose l’hypothèse d’une relation intime entre Jésus et Marie-Madeleine. Sur la sexualité de Jésus, le Nouveau Testament ne dit rien, ce qui laisse entendre que cette question n’est pas importante pour nous transmettre le message de l’Évangile. Amélie Nothomb a fait le choix de l’évoquer pour souligner l’incarnation de Jésus qui n’est pas un pur esprit : il a totalement vécu notre humanité. Pourquoi pas ?
La plus belle trouvaille du livre est son titre qui évoque la foi comme soif. Je n’avais jamais remarqué que le mot soif est un anagramme de fois au pluriel. Jésus a crié sa soif sur la croix. Le but de la foi n’est pas d’étancher notre soif, mais de la garder vivante : avoir soif de sens – soif de relations vraies – soif de paroles – soif de justice.
Bonhoeffer a dit qu’une juste prédication évangélique devrait ressembler à un verre d’eau fraîche que l’on offre à un assoiffé en lui disant : « Veux-tu ? ». Et le Psaume dit : « O Dieu, tu es mon Dieu ; je te cherche, j’ai soif de toi, je soupire après toi, dans une terre desséchée et épuisée, faute d’eau. » (Ps 63.2)
Ce titre me fait penser à l’apologue suivant.
Un jeune homme veut connaître Dieu. On lui conseille de s’adresser à un ermite qui vit seul dans la forêt. Le jeune homme va à la rencontre du sage, et lui fait part de son désir. Le vieillard lui propose de l’accompagner. Ils marchent en silence jusqu’au bord d’un lac. Le vieillard s’agenouille sur la berge, et le jeune homme en fait autant. Le vieillard se penche pour se regarder dans l’eau, et le jeune homme en fait autant. Soudainement, avec une force surprenante, l’ermite prend la tête du jeune homme et la plonge dans l’eau. Il attend. Le jeune homme se débat, mais l’ermite ne bouge pas. Des bulles commencent à remonter à la surface, mais l’ermite attend encore. Au bout d’un long moment, il retire la tête de l’eau. Alors que le jeune homme hoquette en essayant de retrouver son souffle, le vieillard dit : « Le jour où tu chercheras Dieu avec autant de force et de désir que l’air qui te manquait lorsque tu étais sous l’eau… tu le trouveras. »
https://leblogdantoinenouis.fr/theologie/soif/
lundi 12 août 2019
Gilles Baudry, Le bruissement des arbres dans les pages
Tu cherches
un mot de rien
qui dirait tout
tu trouves
une parole silencieuse
assise au fond de ta respiration
un mot de rien
qui dirait tout
tu trouves
une parole silencieuse
assise au fond de ta respiration
samedi 10 août 2019
Nous sommes incertains du philosopher
"La philosophie est le contraire de tout apaisement et de toute assurance. Elle est le tourbillon dans lequel l'homme est entrainé vertigineusement (…) C'est précisément parce qu'elle est quelque chose d'ultime et d'extrême que la vérité d'une telle compréhension a pour constant et périlleux voisinage l'incertitude la plus haute. Nul être connaissant plus que celui qui philosophe ne se tient à chaque instant, nécessairement et avec une telle dureté, au bord de l'erreur. Celui qui n'a pas encore compris cela n'a encore jamais pressenti ce que philosopher veut dire. Ce quelque chose d'ultime et d'extrême est ce qu'il y a de plus périlleux et de moins sûr. Et cela s'accentue à présent par le fait que cette chose ultime et extrême doit être, de façon proprement évidente, ce qu'il y a de plus certain pour tout le monde; apparence sous laquelle la philosophie entre donc également en scène. Dans l'ivresse de l'idée de philosophie comme savoir absolu, on perd habituellement mémoire de ce périlleux voisinage du philosopher. Peut-être s'en souvient-on après coup, dans un déboire, sans que ce rappel devienne décisif pour agir. C'est aussi pourquoi s'éveille rarement l'attitude fondamentale véritable qui serait de taille à se mesurer avec cette ambiguïté la plus interne de la vérité philosophique. Nous ne connaissons absolument pas encore cela — cette élémentaire disposition pour le caractère périlleux de la philosophie. Parce qu'il n'est pas connu et est moins bien encore effectif, il y a rarement ou même jamais un dialogue philosophant parmi ceux qui s'occupent de philosophie mais ne philosophent pas. Aussi longtemps que manquera cette élémentaire disposition pour le péril interne à la philosophie, un débat philosophant n'aura jamais lieu, même si, dans des revues, quantité d'articles sont décochés les uns contre les autres. Ces articles veulent tous se démontrer réciproquement des vérités, et ils oublient ainsi la seule tâche véritable, celle qui est la plus lourde: faire entrer son propre Dasein et celui des autres dans une problématicité fructueuse."
M. Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Monde-finitude-solitude, Gallimard, 1992, p. 42
M. Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Monde-finitude-solitude, Gallimard, 1992, p. 42
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