mercredi 24 juin 2020

Christiane Veschambre

Les Éditions Isabelle Sauvage m'ont envoyé le dernier livre de mon amie, Christiane Veschambre, que je m’empresse de vous recommander :

« Une enfant apparaît au seuil d’une pièce où se tient une femme. Elle reste à la lisière de cet « autre monde ». « D’où viens-tu » est la première phrase du texte, question que la femme pose à l’enfant. Un échange commence entre elles, oscillant entre le monologue intérieur et le dialogue. Les voix alternent et se répondent, chaque fois ponctuées de « dit la femme », « dit l’enfant ».
La femme parle parfois au futur : elle sait, mais pas l’enfant. Si la femme reconnaît l’enfant (« Tu es mon intime autant que m’on étrangère »), a peur de l’effrayer, si l’enfant hésite à franchir le seuil de l’inconnu, s’en protège en même temps qu’il l’attire, bientôt leurs deux mondes se révèlent davantage poreux. C’est que le temps n’est pas linéaire ici : présent, passé, futur se croisent, se superposent - comme les deux voix qui peu à peu n’en feront qu’une.
Sans doute Christiane Veschambre ne se sera-t-elle encore jamais autant livrée, bien que tout en pudeur, sur les origines intimes de son écriture, se retournant sur ses chemins, ré-arpentant ses traverses, maintenant de toutes ses forces ce surgissement en elle, cette émotion jamais éteinte, « poing serré, resserré autour de la langue qui file alors comme la lanière du fouet lorsqu’elle est libérée. »

Christiane Veschambre, dit la femme dit l’enfant, éditions Isabelle Sauvage, 2020, quatrième de couverture.
Bonne lecture

dimanche 21 juin 2020

Pentecôte, en chœur parlé !

Texte réécrit le 31 mai dernier pour Fb. 
En l'écrivant, tout en restant focalisé sur "l'événement" dit de Pentecôte d'il y a plus de 2000 ans, j'avais aussi à l'esprit ces terribles derniers mots de George Floyd "Je ne peux plus respirer", prononcés avant de mourir plaqué au sol, écrasé par le genou du policier blanc Derek Chauvin, le 25 mai 2020 à Minneapolis ! A Pentecôte, les disciples de Jésus n'ont toujours pas encaissé la crucifixion de leur maître. Comment le pourraient-ils ? Or, voici qu'il leur est demandé de sortir de leur isolement et de leur ressentiment pour aller délivrer au peuple un message dont la portée transcende l'espace et le temps :

— Essayons de comprendre…
— comprendre ce qu'il leur arrive.
— pourquoi ne sortent-ils pas ?
— pourquoi fuient-ils le jour ?
— pourquoi ne communiquent-ils pas ?
— après le traumatisme de la crucifixion, Pâques aurait dû leur rendre l'espérance, définitivement…
— oui, mais l'Ascension, paradoxalement, est venue gâcher la fête: ils auraient voulu retenir Jésus, le garder, comme on garde un bien précieux…
— …mais comment retenir, comment échapper à l'expérience du scandale de la perte…?
— l'intolérable …! la déchirure !
— les apôtres et les quelques femmes avec eux, dont Marie (la mère de Jésus), vivent un sale temps, un temps de confusion, un temps intermédiaire, entre le vide total et l'espérance.
— entre le jeudi de l'Ascension et le dimanche de Pentecôte, il se passe exactement 10 jours ! 10 jours ce n'est rien, quand tout va bien, mais comme ça paraît interminable quand on attend sans avoir la preuve que la promesse sera tenue !
— et quelle promesse ! Celle du don de l'Esprit !
— en attendant, entre le jeudi de l'Ascension et le dimanche de Pentecôte, c'est plutôt du noir qu'ils broient, les pauvres disciples ! Rien ici n'est normal, ça devrait se passer autrement !
— nous n'aimons pas cet entre-deux dans nos vies, moment redoutable où nous sommes soudain seul (e) face à nous-même, devant notre vérité du moment…
—…malgré la présence et le soutien des autres, rien ni de l'intérieur ni de l'extérieur ne semble assez solide ou signifiant pour nous sortir du sentiment de vide et d'injustice qui nous enserre…
—…ces moments d'incertitude, où la volonté même est mise en échec, sont source d'angoisse. Or, l'angoisse, au contraire de la peur, est sans objet…, d'où sa force de paralysie…
—…l'angoisse est générée par nos représentations, par l'imagination…, mais l'imagination souvent déforme la réalité…
— pour conjurer cet état d'esprit contreproductif qui les fait tourner en rond, les apôtres et les autres disciples, dont la mère de Jésus, vont être amenés à prendre une décision de la plus haute importance…
—… la seule qui vaille dans leur situation traumatique : non pas faire appel à une cellule psychologique de soutien —ce qui en soi n'est pas mauvais—, mais se mettre à genoux : prier ! La prière est souvent le prélude à l'action.
— privés de lumière et de certitude, les disciples ont recours à ce qu'ils ont déjà vu faire à plusieurs reprises par leur Maître, dans ses propres moments de solitude et de lutte intérieure : la prière !
— ils vont puiser au fond d'eux-mêmes ce qu'ils n'ont pas et qu'ils ne peuvent que recevoir : la force de tenir, d'espérer et de croire que le dernier mot n'est pas dit !
— une forme de résistance contre la résignation ? 
— prier! méditer, se recueillir, sans projet précis, juste être là …devant soi, devant le Tout-Autre!
— plus tard, certains parmi le peuple, en les entendant et les observant, ne pouvant expliquer la métamorphose soudaine des apôtres, se moqueront d'eux en disant: "ils sont pleins de vin doux!".
— mais, ces ricaneurs ont tout faux : non, les disciples n'ont pas bu ! Non, ils ne sont pas ivres, ils sont remplis du Souffle venu du fond de l'Etre!
— ce qui met les disciples dans cet état paradoxal, à la fois d'allégresse, et en même temps de grande lucidité, ce qui leur permet d'être entendus et compris des autres, c'est lEsprit même de la Pentecôte, c'est l'effusion du Souffle de vie, une pluie de feu qui brûle l'inertie et libère l'énergie créatrice!
— c’est souvent au moment où l'on ne s’y attend pas, que les doutes sont emportés comme la balle est emportée par le vent.
— et l’on se trouve debout devant les autres, avec une audace incroyable et tranquille pour rendre témoignage du Vivant!
— Pentecôte! Le Souffle brûlant qui nous bouscule, nous met en mouvement, nous appelle au partage…
— l'air venu d'ailleurs qui nous donne envie d’étreindre le monde.
Malgré…sa dureté, son injustice, sa violence…
(Réf : Actes des Apôtres chapitre 1, versets 4-8 ; chapitre 2, versets 1-13)

dimanche 24 mai 2020

Samuel Beckett, l'Innommable

"Je dois sentir quelque chose, oui, je sens quelque chose, ils disent que je sens quelque chose, je ne sais pas ce que c'est, je ne sais pas ce que je sens, dites-moi ce que je sens, je vous dirai qui je suis, ils me diront qui je suis, je ne comprendrai pas, mais ce sera dit, ils auront dit qui je suis, et moi je l'aurai entendu, sans oreille je l'aurai entendu, et je l'aurai dit, sans bouche je l'aurai dit, je l'aurai entendu hors de moi, puis aussitôt dans moi, c'est peut-être ça que je sens, qu'il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c'est peut-être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d'une part le dehors, de l'autre dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d'un côté ni de l'autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j'ai deux faces et pas d'épaisseur, c'est peut-être ça que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d'un côté c'est le crâne, de l'autre le monde, je ne suis ni de l'un ni de l'autre."

Samuel Beckett, l'Innommable, éditions de Minuit, 1953, p. 196

Pontalis

« J’étais assis tout seul dans un compartiment de wagon-lits lorsque, sous l’effet d’un cahot un peu plus rude que les autres, la porte qui menait aux toilettes attenantes s’ouvrit, et un monsieur d’un certain âge en robe de chambre, le bonnet de voyage sur la tête, entra chez moi. Je supposai qu’il s’était trompé de direction en quittant le cabinet qui se trouvait entre les deux compartiments et qu’il était entré dans mon compartiment par erreur ; je me levai précipitamment pour le détromper mais m’aperçus bientôt, abasourdi, que l’intrus était ma propre image renvoyée par le miroir de la porte. Je sais que cette apparition m’avait foncièrement déplu. »

J.-B. Pontalis, Ce temps qui ne passe pas, Gallimard, 1997, p.169-170

Maldiney

"La seule réalité au sujet de laquelle un existant n'est pas borné au savoir, dit Kierkegaard, c'est sa réalité propre (…) Or, c'est dans la crise et dans la création qu'il se dérobe ou qu'il s'expose à ce qui constitue dimensionnellement son être, l'instauration de sa propre possibilité."

Henri Maldiney

Roland Barthes

"Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l'autre. C'est comme si j'avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout des mots."

Roland Barthes

Christiane Veschambre

« L’autre matin je me suis réveillée muette. Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite parce que j’étais seule dans la chambre. Je me sentais heureuse de la journée à vivre. Emplie d’un sentiment de liberté et de légèreté. Je me suis étirée en bâillant, sans bruit, je me suis levée, je suis allée décrocher un vêtement dans la salle de bain et je me suis dirigée vers la cuisine où je t’entendais chanter. J’ai poussé la porte, je t’ai souri, tu m’as appelée par mon nom, et je t’ai répondu par le tien. C’est-à-dire que j’ai ouvert la bouche, j’ai formé avec mes lèvres les deux syllabes aimées, et aucun son n’est sorti. Tu as ri, d’abord, de me voir répéter ma mimique silencieuse, tu t’es avancé vers moi pour me prendre dans tes bras et tu t’es arrêté. Tu m’as demandé ce que j’avais, je n’ai pas pu te répondre. Finalement j’ai pris sur le buffet le papier où on inscrit les commissions et j’ai écrit : « Je ne peux plus parler. » Et je me suis mise à pleurer. »

Christiane Veschambre, Les Mots pauvres, Cheyne Eds, 1996 (réédité plusieurs fois depuis)On peut lire dans Cahiers de Gestalt-thérapie 2014/1 (n° 32) une interview de l'auteure à propos de ce livre.

C'est le "Journal d'une femme qui, parce qu'un matin elle se réveille muette, ose enfin, loin des complaisances de la parole, fouiller l'énigme de sa vie et affronter son enfance."

Citation du jour

 "La philosophie ne se développe pas en progressant, elle est au contraire l'effort de déployer et d'éclairer le même petit nom...