dimanche 1 août 2010

Mes lectures d'été

A trois jours du départ, je ne savais toujours pas — jusqu'à cet après-midi, jusqu'à ce que Ch. me pose la question, directe et amicale:
 — Sais-tu quels livres tu emportes cette année en vacances ?
C'était à la fin d'un délicieux déjeuner à trois. 
—A vrai dire, je…(je bafouille, d'incertitude, presque avec une certaine honte, comme pris en défaut).
Je finis par reconnaître:
—Je ne sais pas!…juste un premier tri, je ne suis pas encore fixé…
Je poursuis (sursaut de rattrapage ?): 
—Au fait, tu m'avais parlé d'un livre, il y a quelques mois, que tu avais bien aimé, écrit par une américaine…, tu te rappelles? J'aimerais bien l'emprunter (ça c'est nouveau de ma part, en principe je ne prête ni n'emprunte des livres, sauf exception, je préfère offrir ou acheter).
Elle se rappelle, effectivement, mais ne se souvient pas de l'endroit où elle l'a mis. Vite, sur les rayons, elle cherche,… partout. Au bout d'un moment, triomphante, Ch. me tend deux ouvrages édités par Actes Sud, de Marilynne Robinson. 
—Il y a un que tu dois lire en premier. 
C'est Gilead. "…exigeant comme toute quête spirituelle véritable, bouleversant comme une prière" (quatrième couverture).
Aussitôt rentré chez moi, curieux et fier de ce tout nouveau butin, j'effectue un ultime tri dans le tas des livres déjà rassemblés, avec toujours ce petit pincement au cœur pour les ouvrages qui ne feront pas partie du voyage et qui l'auraient bien mérité aussi, mais la concurrence est rude ici comme ailleurs.
Le choix est donc, forcément, arbitraire. Je l'avoue quand même, ce sont pour la plupart des livres déjà entamés depuis quelques semaines…
1. François Jullien,Les transformations silencieuses. Chantiers, 1, Grasset, 2009.
Pour l'auteur, il y a des transitions, des transformations qui ne cessent de se produire ouvertement devant nous, mais de telle manière qu'on ne les perçoit pas: nous ne nous voyons pas grandir, nous ne nous voyons pas vieillir…Pourquoi cela ne se voit pas ? Parce que cela est continu et parce que c'est tout en nous qui vieillit: "Tout", c'est-à-dire que rien n'échappe: le regard vieillit et le sourire et le timbre de la voix et le geste de la main (…) Or, parce que c'est tout qui se modifie, que rien n'en est isolable, ce manifeste en devenir, et même étalé sous nos yeux, ne se voit pas (…) Or, si cette transformation continue nous échappe, c'est sans doute que l'outil de la philosophie grecque, pensant en termes de formes déterminées, échouait à capter cet indéterminable de la transition".
Comme dans ses précédents essais (cf.sur ce blog), F.J. souligne l'intérêt à passer par la pensée chinoise (antique) pour prêter attention à ces transformations silencieuses: "Sous le sonore de l'événement, elles rendent compte de la fluidité de la vie et éclairent les maturations de l'Histoire tout autant que de la Nature".
2. François Gantheret, La nostalgie du présent. Psychanalyse et écriture. Editions de l'Olivier, 2010.
Autobiographie de la création, l'auteur (psychanalyste et écrivain) explore "comment les mots, qui ne sont que des signes, peuvent-ils mettre en présence de ce qu'ils désignent ?"
3. Silvia Baron Supervielle, Journal d'une saison sans mémoire, Gallimard, 2009
Le titre dit bien ce qu'il veut dire: contrainte de l'écriture au présent. Attention, il ne s'agit pas ici d'un exercice de style. S.B.S s'interroge sur le rôle que joue le passé dans notre quotidien —donc dans notre présent — et dans toutes nos constructions mentales. "Je cherche dans les nuages une aile qui me ferait voyager sans aller à la rencontre du passé et qui, sans sortir d'ici, m'apprendrait à traduire son occultation. Ne suis-je pas destinée à mourir au présent ? j'ai l'impression que la sève qui me nourrit m'arrive de l'air que je respire, de l'ombre près de moi, du portrait que j'essaie de dessiner. Les bancs sont au présent, ainsi que les mots à mesure qu'ils se tracent (…) Seul ce présent instable est à décrire. Même si le souvenir me contient, je dépends de la vibration du présent qui m'enlève et se dissipe".
Texte méditatif, poétique, y sont abordés des sujets fort variés: littérature, Dieu, les blessures de l'amour, les promenades de l'auteur dans Paris, la volonté de se perdre pour vivre autrement…C'est un livre qui se déguste avec délectation!
4. J-B. Pontalis, En marge des nuits, Gallimard, 2010
"Ce livre fait écho à En marge des jours paru en 2002. Comme lui il est composé de fragments, comme lui il a trouvé son point de départ dans de brèves notes que j'inscris parfois dans mes "Cahiers privés". Mais ici sont évoqués ce que Victor Hugo dans Choses vues appelait des "événements de la nuit": des rêves qui redonnent vie aux amis disparus, des rencontres qui, même si elles ont lieu le jour, ont quelque chose d'insolite, des moments d'inquiétante étrangeté où notre identité vacille, ou encore ceux où l'on se demande: "Qu'est-ce que je fais là ?"" (quatrième couverture).
5. Cyprian Smith, Un chemin de paradoxe. La vie spirituelle selon Maître Eckhart. Cerf, 1997.
Maître Eckhart, n'ayons pas peur des mots, c'est mon maître spirituel, comme Heidegger est mon guide sur le chemin de la pensée, de la phénoménologie plus précisément.
L'ouvrage n'est pas récent, mais l'approche est claire et vivante, en le lisant je me vois avançant avec la même ardeur, la même curiosité qu'autrefois, sur le chemin de paradoxe tracé par le maître dominicain rhénan!
6. Maurice Blanchot, Au moment voulu, Gallimard, 1951, réédition 1979.
Blanchot, encore et toujours. Je ne m'en lasse pas. Plus je le lis plus j'ai soif de le lire. Puits sans fond, où le lecteur, pris par le flux des mots se laisse surprendre, déplacer: paradoxes, ici le neutre se joue de la quête de sens, donc du sujet, comme d'une image : "Une image, mais vaine, un instant, mais stérile, quelqu'un pour qui je ne suis rien et qui ne m'est rien — sans lien, sans début, sans but —, un point, et hors de ce point, rien, dans le monde, qui ne me soit étranger."
Une figure alors ? " mais privée de nom, sans biographie, que refuse la mémoire, qui ne désire pas être racontée, qui ne veut pas survivre…
Une présence alors ? Non ? "présente, mais elle n'est pas là; absente, et cependant nullement ailleurs, ici…Tout à fait en dehors du véritable. Si l'on dit: elle est liée à la nuit; la nuit ne la connaît pas. Si l'on me demande: mais de quoi parlez-vous ? je réponds: alors, il n'y a personne pour me le demander." 
C'est du Blanchot, mais c'est encore mieux dans le texte, en continu. Une fête pour l'esprit!

Bon été, et bonnes lectures à toutes et tous.


jeudi 22 juillet 2010

La folie du jour

"Je ne suis ni savant ni ignorant. J'ai connu des joies. C'est trop peu dire: je vis, et cette vie me fait le plaisir le plus grand. Alors, la mort ? Quand je mourrai (peut-être tout à l'heure), je connaîtrai un plaisir immense. Je ne parle pas de l'avant-goût de la mort qui est fade et souvent désagréable. Souffrir est abrutissant. Mais telle est la vérité remarquable dont je suis sûr: j'éprouve à vivre un plaisir sans limites et j'aurai à mourir une satisfaction sans limites.
J'ai erré, j'ai passé d'endroit en endroit. Stable, j'ai demeuré dans une seule chambre. J'ai été pauvre, puis plus riche, puis plus pauvre que beaucoup. Enfant, j'avais de grandes passions, et tout ce que je désirais, je l'obtenais. Mon enfance a disparu, ma jeunesse est sur les routes. Il m'importe: ce qui a été, j'en suis heureux, ce qui est me plaît, ce qui vient me convient.
Mon existence est-elle meilleure que celle de tous ? Il se peut. J'ai un toit, beaucoup n'en ont pas. Je n'ai pas la lèpre, je ne suis pas aveugle, je vois le monde, bonheur extraordinaire. Je le vois, ce jour hors duquel il n'est rien. Qui pourrait m'enlever cela ? Et ce jour s'effaçant, je m'effacerai avec lui, pensée, certitude qui me transporte.
J'ai aimé des êtres, je les ai perdus. Je suis devenu fou quand ce coup m'a frappé, car c'est un enfer. Mais ma folie est restée sans témoin, mon égarement n'apparaissait pas, mon intimité seule était folle. Quelquefois, je devenais furieux. On me disait: Pourquoi êtes-vous si calme ? Or, j'étais brûlé des pieds à la tête; la nuit, je courais les rues, je hurlais; le jour, je travaillais tranquillement.
Peu après, la folie du monde se déchaîna. Je fus mis au mur comme beaucoup d'autres. Pourquoi ? Pour rien. Les fusils ne partirent pas. Je me dis: Dieu, que fais-tu ? Je cessai alors d'être insensé. Le monde hésita, puis repris son équilibre.
Avec la raison, le souvenir me revint et je vis que même aux pires jours, quand je me croyais parfaitement et entièrement malheureux, j'étais cependant, et presque tout le temps, extrêmement heureux. Cela me donna à réfléchir. Cette découverte n'était pas agréable. Il me semblait que je perdais beaucoup.Je m'interrogeai: n'étais-je pas triste, n'avais-je pas senti ma vie se fendre ? Oui, cela avait été; mais, à chaque minute, quand je me levais et courais par les rues, quand je restais immobile dans un coin de chambre, la fraîcheur de la nuit, la stabilité du sol me faisaient respirer et reposer sur l'allégresse.
Les hommes voudraient échapper à la mort, bizarre espèce. Et quelques uns crient, mourir, mourir, parce qu'ils voudraient échapper à la vie. "Quelle vie, je me tue, je me rends." Cela est pitoyable et étrange, c'est une erreur.
J'ai pourtant rencontré des êtres qui n'ont jamais dit à la vie, tais-toi, et jamais à la mort, va-t'en. Presque toujours des femmes (…). Les hommes, la terreur les assiège, la nuit les perce, ils voient leurs projets anéantis, leur travail réduit en poussière, ils sont stupéfaits, eux si importants qui voulaient faire le monde, tout s'écroule.
(…) A la longue, je fus convaincu que je voyais face à face la folie du jour…"


Maurice Blanchot, La folie du jour, Gallimard, 2002.
Afin de mieux comprendre certains passages de ce texte, je vous recommande fortement, du même auteur, la lecture de "L'instant de ma mort", édition Fata Morgane, 1994; 20 p. à peine! Mais quel livre!

dimanche 27 juin 2010

Nourrir son corps/Nourrir son âme

"Il est conté que Zhuangzi, flânant dans l'enclos aux châtaigniers (…), voit une "pie étrange" fondant sur lui jusqu'à l'effleurer, en dépit de l'ampleur de ses ailes et de la taille de ses yeux. 
Cet oiseau a des ailes immenses et, pourtant, voilà qu'il ne peut voler loin, s'étonne Zhuangzi ; il a des yeux gigantesques et pourtant ne m'a pas vu… Il est manifeste que cet oiseau n'a soudain plus su faire usage de ses capacités naturelles, mais pourquoi ?
Zhuangzi, retroussant sa robe et se précipitant, l'arbalète à la main, s'en vint guetter. Or voilà ce qu'il vit: une cigale venait de trouver un bon coin frais et "s'oubliait elle-même"; une mante se préparait à attraper la cigale, cramponnée à une feuille pour s'en faire un écran, et oubliait, elle aussi, de veiller sur "son propre être"; quant à la pie, elle avait suivi ces deux insectes en ne songeant qu'à profiter de cette occasion pour s'en saisir: c'est l'appât de ce profit qui lui avait fait "oublier", à elle aussi, sa "vraie nature".
Or, Zhuangzi, courant après la pie, n'a-t-il pas fait de même ?
Il en serait resté troublé, nous rapporte-t-on, durant des jours… Car, poursuivant un gain extérieur, ou du moins sacrifiant à sa curiosité, qui le tournait et l'épanchait grossièrement vers le dehors, il a négligé, non pas sa conscience (ou son être moral, ou son aspiration idéale, etc.), mais ce qui constitue "sa personne propre", son "moi" individuel et tel que, débarrassé de toute dissipation au-dehors, il devient "authentique". Au point, lui aussi, de mettre en péril, par "oubli" de le "garder", comme cela s'est enchaîné et forme série dans cette histoire, son être vital".
François Jullien, Nourrir sa vie à l'écart du bonheur, Seuil, 2005, p. 19



jeudi 17 juin 2010

La vie

"La vie est une perpétuelle distraction qui ne nous laisse même pas prendre conscience de ce dont elle distrait."
F. Kafka, Préparatifs de noces à la campagne, Paris, Gallimard, 1988

vendredi 21 mai 2010

Citation du jour

"Lorsque plus rien n'est sûr, pas même la route qu'on emprunte ou la personne qu'on croise, quand on a perdu sa terre natale, et parfois pour longtemps, comment construire à l'intérieur de soi une terre promise?"
Blandine de Dinechin, préface à  Chemins d'exil de Florence Lacour-Bourgoin, Desclée de Brouwer, 1999

lundi 17 mai 2010

Des mots pour dire…

Dire le tout ?
Folie
Tout dire ?
Désir…
Censure
Refoulement
Frustration
Haine
Angoisse…
Labyrinthe à corps perdu
— Tout le monde veut ton bien!
Commencement de ta perte
Crainte
Fuite
Perte de mots
Pour dire…Merde par exemple
Mots sentis
Osés
Mots retrouvés
Non pas mots de la fin
Puisque tout commence ou recommence
Mots comme…re-naissance
Enfance
Poésie
Benty
Congruence
Marche…
Mots comme…
Livre
Ecriture
Solitude
Méditation
Plaisir
Rencontre
Phénoménologie
L'intraduisible
Le rire
Le rien ou presque…
Autant de mots
Autant de chemins de pensée…de chemins ouverts
L'infini des possibles…
Pour dire…
Pour ETRE !

mercredi 14 avril 2010

Citation du jour

"Le monde est un. L'Occident et l'Orient, ce n'est pas séparable (…)
Le seul interdit qu'il aurait fallu respecter pour combattre la violence, 
c'est un interdit qui n'a jamais été observé: Tu ne tueras pas!"

Adonis, Identité inachevée, Editions du Rocher, 2004 (en collaboration avec Chantal Chawaf)

Du même auteur, je vous recommande:
—Mémoire du vent, poésie, Gallimard, 1991
—Toucher la lumière, Imprimerie Nationale, 2003

Citation du jour

 "La philosophie ne se développe pas en progressant, elle est au contraire l'effort de déployer et d'éclairer le même petit nom...