dimanche 24 mai 2020

Christiane Veschambre

« L’autre matin je me suis réveillée muette. Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite parce que j’étais seule dans la chambre. Je me sentais heureuse de la journée à vivre. Emplie d’un sentiment de liberté et de légèreté. Je me suis étirée en bâillant, sans bruit, je me suis levée, je suis allée décrocher un vêtement dans la salle de bain et je me suis dirigée vers la cuisine où je t’entendais chanter. J’ai poussé la porte, je t’ai souri, tu m’as appelée par mon nom, et je t’ai répondu par le tien. C’est-à-dire que j’ai ouvert la bouche, j’ai formé avec mes lèvres les deux syllabes aimées, et aucun son n’est sorti. Tu as ri, d’abord, de me voir répéter ma mimique silencieuse, tu t’es avancé vers moi pour me prendre dans tes bras et tu t’es arrêté. Tu m’as demandé ce que j’avais, je n’ai pas pu te répondre. Finalement j’ai pris sur le buffet le papier où on inscrit les commissions et j’ai écrit : « Je ne peux plus parler. » Et je me suis mise à pleurer. »

Christiane Veschambre, Les Mots pauvres, Cheyne Eds, 1996 (réédité plusieurs fois depuis)On peut lire dans Cahiers de Gestalt-thérapie 2014/1 (n° 32) une interview de l'auteure à propos de ce livre.

C'est le "Journal d'une femme qui, parce qu'un matin elle se réveille muette, ose enfin, loin des complaisances de la parole, fouiller l'énigme de sa vie et affronter son enfance."

Citation du jour : Winnicott


« Nos patients, qui nous enseignent une bonne part de ce que nous parvenons à apprendre, nous assurent souvent avoir connu vraiment très tôt la désillusion. Cela ne fait pour eux aucun doute et ils peuvent établir un contact de plus en plus profond avec la tristesse liée à cette pensée.
L’analyse va son chemin, et cependant il faut avoir fait un travail considérable avant que des mots ne viennent d’écrire la désillusion avec exactitude. Bien qu’il n’existe pas de raccourci pour en arriver là, il est intéressant de rapporter des résultats individuels tels qu’ils se présentent.»

D. W. Winnicott, La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Gallimard, 2000, p.33

jeudi 7 mai 2020

Peut-on se mettre à la place de l'autre ?

Essaie d’imaginer l’horizon…
Elle : d'accord, j’y vais !
Lui : je ne te dis pas de partir, mais de là où tu es, c’est-à-dire ici-même, imagine l’horizon…
Elle : le tien ou le mien ?
Lui : le tien, bien sûr
Elle : d'accord… j’essaie (elle fait mine de se concentrer)
Lui : alors, que vois-tu ?
Elle : Rien !
Lui : impossible !
Elle : pourquoi impossible ?
Lui : parce que le rien n’existe pas…
Elle : alors pourquoi l’appelle-t-on rien s’il n’existe pas ? Pourquoi est-il au masculin et pas au neutre ?
Lui : tu sais bien, c’est comme si tu me demandais qu’est-ce qu’il y avait avant le Big bang ?
Elle : justement, d’après toi, qu’est-ce qu’il y avait avant ?
Lui : le vide évidemment !
Elle : le vide, évidemment. Admettons, mais alors qu’est-ce que le vide ?
Lui : le vide c’est quand il n’y a ri…
Elle : qu’est-ce qui se passe ? Tu as un problème à la langue ?
Lui : le problème est que personne ne sait répondre de manière absolue à cette question…
Elle: laquelle ? Le rien ou le big bang ou le vide ?
Lui : les trois, probablement.
Elle : donc, si je dis « je ne vois rien à l’horizon », à part moi personne ne peut infirmer ou affirmer ce que je dis ?
Lui : je vois où tu veux en venir, en effet, je ne peux pas savoir pour toi, et ton horizon… Au fait, à quoi pensais-je en te parlant d’horizon ?
Elle : désolé, comme je ne suis pas à ta place…
Lui : oui, le problème c’est moi-même, je n’arrive pas à m’assimiler autrement qu’à la place de l’autre
Elle : c’est grave docteur ? Non, je te taquine, au fond j’aime quand je te vois t’exprimer comme ça . Au final, personne ne sait pour l’autre
Lui : oui, on peut juste essayer de se comprendre, et sur ce registre tu en sais mieux que moi
Elle : et ça repart…, comment sais-tu que j’en sais mieux que toi
Lui : bon, j’ai compris…C’est bientôt l’heure de l’apéro, non ?

vendredi 1 mai 2020

C'était un 1er mai

"Il y a le destin, et tout ce qui ne tremble pas en lui n'est pas solide"
Vladimir Holan

C'était un 1er mai
deux décennies
déjà
sur le quai en larmes
avec les deux petites
nous suivions tordus de douleur
le train invisible t'emporter
vers un ailleurs
de nous inconnu et suspect
mais dont tu nous disais
qu'il était étoilé et que tu étais attendue
tu le disais sans emphase
pas pour nous consoler
mais peut-être juste nous donner
à sentir peut-être l'invisible
tu es partie donc un 1er mai
non sans nous avoir dit
au revoir
tendrement
profondément
comme un gage que nos cœurs gelés
du moment par l'amour perdu
se remettront à nouveau
un jour à battre le rythme de la vie
dans tout le corps
à aimer surtout.
merci à toi pour toujours
pour tant d'amour
au nom de nous trois
nous t'aimons

jeudi 9 avril 2020

Suite d'un dialogue amorcé ailleurs…

Toujours elle et moi ou l'inverse, peu importe, plus question d'amour, la cause semble entendue, le temps du confinement enserre l'amour dans une logique de confluence ou d'attente —on verra on verra— ou de rupture, provisoire ou définitive…
Il reste—quoi au juste ?— Peut-être quelque chose qui nous confronte mais qui n'apparaît pas comme tel, de mon point de vue en tout cas ou du sien, peu importe, le plus important quand on commence à réfléchir, c'est de tenir, non pas l'idée fixe, mais le mouvement qui met en chemin et l'incertitude qui va avec…
_Elle : …donc, dis-tu, revenons au présent du présent et, poursuis-tu, ce temps que nous vivons, aussi inédit et traumatisant soit-il, peut être une occasion exceptionnelle de penser…—penser quoi au juste, t'interroges-tu à part toi-même, comme pris de doute soudain — mais oui, te reprends-tu, c'est cela, penser une stratégie globale du déplacement dans l'espace et le temps ! Parfait, parfait…, je dis, mais avant d'en arriver là, c'est-à-dire à la généralité, si nous parlions de nous?
—Moi : (déconcerté) De nous ? Je ne comprends pas…
—Elle : Oui, de nous, parfaitement.
—Moi : Mais enfin nous n'avons parlé que de nous depuis le début…
—Elle : Oui, d'une certaine manière, nous n'avons jamais parlé que de "nous", mais il s'agit d'un nous fictif, juste un mot employé comme un générique de film, je te parle de toi et moi, chair et os, séparés mais unis comme beaucoup d'autres, dans ce temps qui semble être hors-temps, nous en tant que personnes vivant chacune dans un espace confiné, pour reprendre la terminologie virale en cours…, partageant la même expérience…
—Moi: Ah! oui, en effet vu sous cet angle…
(Silence…!!!)
—Elle : Ne recommence pas avec tes formules à endormir les gens, je te parle de l'espace sans paroi des mots tout faits, n'essaie pas de m'embrouiller…
—Moi : (Chaque fois que je l'entends me parler comme elle le fait là, ça me rappelle le temps où essayant de commenter un passage de la Bible, j'entendais à chaque tentative comme une petite voix me murmurer à l'oreille : "Comprends-tu ce que tu lis ?")— Je réfléchis…à ce que tu viens de dire.
—Elle : Je sais, c'est justement ça le problème entre nous, tu réfléchis trop mais tu n'écoutes pas, et à la fin il ne reste aucun espace pour une discussion sérieuse ou une quelconque décision…
—Moi : (agacé, je sais qu'elle dit vrai) Alors, dis-moi quelle décision prendre à propos du fait du confinement…?
—Elle : Je te parle de l'espace…et de nous…
—Moi : (c'est moi qui la coupe cette fois-ci, mais pour lui dire quoi au juste ?) Parfait parlons de l'espace, sans l'enveloppe des mots…
—Elle: Je t'ai dit "sans paroi des mots"
—Moi : C'est la même chose, ou alors muraille, si tu veux…
—Elle : Tu vois, tu te crois malin, tu essaies de m'embrouiller, tu refuses la discussion…, de quoi aurais-tu peur ?
—Moi : (surpris par sa question) Pas du tout, mais pas du tout (de fait, je commence à pédaler dans ma salive —elle dirait bafouiller—, à cet instant je n'ai pas de mots secs, propres, ajustés à l'échange avec elle, sur le terrain de l'espace bien délimité par elle…)
—Elle : Tu réfléchis, encore…! Je te parle de l'espace de notre nudité dans ce temps de crise…
—Moi : C'est bien ce que j'essaie de comprendre sans comprendre tout à fait, tu parles de… l'espace comme lieu du manque auquel confronte la crise de Covid19, c'est bien cela ?
—Elle : Oui, de l'espace, au sens à la fois physique et spirituel du terme, lieu propice au face-à-face avec soi-même…
—Moi :…en intégrant l'angoisse et l'incertitude ? Ça demande réflexion tout ça, tu ne crois pas ?
—Elle : (souriante et soudain épanouie sur l'écran de zoom) D'accord, pour une fois avec toi, réfléchis mais sans paroi de mots usés…

Avertissement : toute ressemblance avec des personnes connues ou des faits réels serait une pure et fortuite coïncidence


mardi 31 mars 2020

La quarantaine selon Jung

" Capitaine, le matelot est inquiet très agité par la quarantaine qu'ils nous ont imposée au port. Vous pouvez lui parler ?"
" Qu’est-ce qui vous tracasse ? Vous n'avez pas assez de nourriture ? Ne dormez pas assez ?"

"Ce n'est pas ça, capitaine, je ne supporte pas de ne pas pouvoir descendre au sol, de ne pas pouvoir embrasser mes proches".

" Et s'ils vous faisaient descendre et que vous étiez contagieux, vous supporteriez la faute d'infecter quelqu'un qui ne peut pas supporter la maladie ?"

" Je ne me le pardonnerais jamais, même s'ils ont inventé cette peste !"

" Peut-être, mais si ce n'est pas le cas ?"

"J ' ai compris ce que vous voulez dire, mais je me sens privé de la liberté, capitaine, ils m' ont privé de quelque chose".

" Et de quoi avez-vous été privé ?"

" J’aurais dû attendre plus de vingt jours sur le bateau. Ça fait des mois que j'attends d’entrer au port et de profiter d'un peu de printemps au sol. Il y a eu une épidémie. Port April nous a interdit de descendre”.

”Les premiers jours ont été durs. Je me sentais comme vous. Puis j'ai commencé à répondre à ces impositions en n'utilisant pas la logique. Je savais qu'après quelques jours de comportement, on crée une habitude, et au lieu de me plaindre et d'en créer des terribles, j'ai commencé à agir différemment des autres.

J’ai commencé avec la nourriture. Je me suis mis à manger la moitié de ce que je mangeais normalement, puis j'ai commencé à sélectionner des aliments plus facilement digérables qui ne surchargent pas mon corps.

L’étape suivante fut de combiner à cela une épuration de pensées malsaines, d'en avoir de plus en plus élevées et nobles. Je me suis mis à lire au moins une page par jour d'un livre sur un sujet que je ne connaissais pas.

J’ai décidé de faire des exercices physiques sur le pont à l'aube. Un vieil Indien m'a dit, des années plus tôt, que le corps se renforçait en retenant sa respiration. J’ai décidé de faire de profondes respirations chaque matin. Je pense que mes poumons n'ont jamais atteint une telle force.

Le soir, c'était l'heure des prières, l'heure de remercier.

Toujours l'Indien m'a conseillé, des années plus tôt, de prendre l'habitude d'imaginer de la lumière entrer à l'intérieur et de me rendre plus fort.

Au lieu de penser à tout ce que je ne pouvais pas faire, j'ai pensé à ce que je ferais une fois descendu. Je voyais les scènes tous les jours, je les vivais intensément et je profitais de l'attente. Tout ce que vous pouvez avoir tout de suite n'est jamais intéressant.

L’attente sert à sublimer le désir, à le rendre plus puissant.

Je me suis privé d'aliments succulents, beaucoup de bouteilles de rhum, de jurons et de jurons à énumérer devant le reste de l'équipage. Je m'étais privé de jouer aux cartes, de dormir beaucoup, de me faire plaisir, de ne penser qu'à ce qu'ils me privaient ".

" Comment ça s'est terminé, capitaine ?"

" J’ai pris toutes ces nouvelles habitudes, mon garçon. Ils m'ont fait descendre après bien plus de temps que prévu ".

" Ils vous ont aussi privé du printemps ?"

"Oui, cette année-là, ils m' ont privé du printemps, et de bien d' autres choses, mais j'étais fleuri quand même, j'avais apporté le printemps à l'intérieur, et personne ne pouvait plus me le voler".

Carl Gustav Jung, Le livre Rouge, L'Iconoclaste, 2011

jeudi 5 mars 2020

Prophétie : le temps viendra.

"Ce n'est pas une prédiction, puisque le temps viendra de toute façon, fût-ce comme le temps de la fin des temps.
C'est une prophétie : la parole d'un autre, la parole de l'ailleurs que nous ne pouvons méconnaître sans renoncer à notre humanité. L'interprète du dehors.
L'ici-maintenant n'existe pas sans l'ailleurs qu'il abrite en lui-même et qui en retour l'abrite et l'expose.
Si nous sommes aujourd'hui inquiets, égarés et perturbés comme nous le sommes, c'est parce que nous étions habitués à ce que l'ici-maintenant se perpétue en évacuant tout ailleurs. Notre futur était là, déjà fait, tout de maîtrise et de prospérité. Et voici que tout fout le camp, le climat, les espèces, la finance, l'énergie, la confiance et même la possibilité de calculer dont nous étions si assurés et qui semble devoir s'excéder elle-même.
On ne peut plus compter sur rien — telle est la situation.
Mais la voix prophétique dit que le temps viendra car cela ne relève pas du compte ni du calcul. Le temps viendra parce qu'il vient, parce que ça vient — fût-ce jusqu'à la survenue de rien. Ou de tout autre chose.
Nous voici en effet devant le rien-ou-le-tout-autre.
L'un ou l'autre, en fait, pouvant se révéler comme déjà là, comme déjà nous-mêmes qui n'en savons rien. Nous sommes nous-mêmes le temps qui vient. N'avons-nous pas toujours été dans une venue improbable, incertaine ? non pas seulement nous les humains mais les vivants et même le flux et les grains de l'universel mixture ?
Le rien-ou-tout-autre n'a-t-il pas toujours déjà précédé et propulsé cette venue qui se surprend elle-même et qui pourrait aussi se suspendre et disparaître ?
Le temps viendra et à coup sûr il sera imprévu — sans quoi rien ne viendrait.
Ainsi l'amibe était imprévue, et le squelette, et le langage, et le cyberespace. Et chacun chacune."

Jean-Luc Nancy, La peau fragile du monde, Galilée, 2020, p. 13-14

Citation du jour

 "La philosophie ne se développe pas en progressant, elle est au contraire l'effort de déployer et d'éclairer le même petit nom...