samedi 25 décembre 2010

A VOUS TOUS, D'ICI ET D'AILLEURS



JOYEUSES                     FETES


     ET

MEILLEURS
   VŒUX  
              
 R        
  20  11                                                                    

lundi 6 décembre 2010

Abdou et Pauline


L’inattendu


Abdou:
A quoi penses-tu ?
Pauline:
A ce qui m’arrive…
A:
Et … ?
P:
Et je pense à comment le penser ?
A:
Est-ce que je peux t’aider ?
P:
A penser ? Non, merci. Par contre…
A:
Oui ?
P:
Tu peux écouter…, c’est ça, j’ai besoin de ton écoute plus que tout autre chose.
A:
C’est difficile, tu sais.
P:
Et pourquoi donc ?
A:
Parce que pour écouter faut-il encore que tu parles, or je ne sais pas à quoi tu penses…
P:
Je te l’ai dit, à ce qui m’arrive.
A:
Qu’est-ce qu'il t’arrive ?
P:
La Pensée !
A:
Tu te fous de moi ou quoi ?
P:
Oui, la pensée…, Abdou! mais pas n’importe quelle pensée : la pensée de Dieu !Pour la première fois en effet Dieu trouve une place dans ma pensée…J'en suis tout étonnée, et même retournée!
A:
En voilà encore une idée! Alors là, tu…tu m’étonnes, vraiment!
P:
Alors c’est gagné pour toi aussi…
A:
Quoi donc ?
P:
Le fait que tu laisses une place, à l'intérieur de toi, à l’ étonnement…!
A:
C’est inattendu, tu sais…, c'est ta parole qui a rendu cela possible…
P:
Et c’est ton écoute qui a laissé advenir ce possible.
A:
Pourtant je n'ai fait que questionner…
P:
Questionner, pour moi, c'est une forme d'écoute… active,
c'est comme un soutien à ce qui se présente, par exemple l'idée de Dieu,
ici et maintenant, dans ma pensée…
A:
Bon d'accord, tout cela semble inattendu, mais après ? je veux dire que vas-tu faire à présent?
P:
A présent quoi ?
A:
A présent que tu as laissé entrer Dieu dans ta pensée, comme tu dis, il va bien falloir le penser,
ce Dieu, maintenant!
P:
C'est impossible!
A:
Ça y est, c'est reparti, comme à ton habitude tu brouilles les pistes pour gagner ou pour tuer du temps…
P:
Non, détrompe-toi, Abdou, certes Dieu (j'ai du mal encore à le nommer)
est bien présent dans ma pensée,
comme une "trace" dirait Lévinas, comme une descente sur ma lèvre,
mais delà à le penser ou le dire, voilà qui m'est impossible.
A:
Pourtant, "Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement…
P:
"…et ce dont on ne peut parler on doit le taire", bien sûr je connais,
c'est de Wittgenstein dans Tractatus logico-philosophicus.
Il résume parfaitement l'expérience qui est la mienne depuis quelques minutes!
A:
Oui, mais, si Dieu est la limite de la pensée, tu peux au moins faire sentir
comment cela se passe pour toi, c'est comment l'expérience de Dieu pour toi ?
P:
C'est doux!
A:
Doux comme du miel ?
P:
Plus que ça…, c'est… comment dire, voilà…c'est, tout simplement.
A:
Mais encore ?
P:
Tu ne me croiras pas, mais je n'éprouve pas le besoin d'analyser, c'est-à-dire de fixer à demeure
"Dieu", disons plutôt l'expérience de cela que j'appelle Dieu,
c'est comme un objet qui deviendrait ainsi ma propriété! Alors que
je me sens tout simplement bien ainsi!
C’est peut-être cela qu’ils appellent la grâce ! En tout cas, c’est bon.
A:
A t'entendre et à te voir si apaisée, je n'ai plus rien à questionner, du moins jusqu'à la prochaine fois !

dimanche 28 novembre 2010

Chaque moment est un moment unique

"J'ai demandé — en vain — une aide à un moment particulier, un jour particulier. "A un moment donné", on dit cela ; mais quand le moment me fut-il donné ?"


Maurice Blanchot, Au moment voulu, Gallimard, 1979, p.75.

vendredi 19 novembre 2010

La reconnaissance comme identification

"Un objet, un animal, une personne appartenant à notre environnement entre dans notre champ de vision, en sort soudain et, après un laps de temps, réapparaît; nous disons: c'est le même, c'est bien le même. Les allées et venues des êtres animés sont l'occasion ordinaire de cette expérience familière. 
Par rapport aux expériences précédentes, le rôle du temps a changé: la succession n'est plus enclose dans le parcours des profils sous la prise d'un regard ininterrompu qui tient sous sa garde l'objet que les doigts font tourner. 
La disparition soudaine de l'objet le fait sortir du champ du regard et introduit une phase d'absence que le sujet percevant ne maîtrise pas; une menace se profile: et si l'objet, l'animal, la personne ne réapparaissait pas ? 
Perdre un chat, comme le déplore le jeune Balthus dans les dessins pathétiques qui ont fait la joie de Rainer Maria Rilke(1), peut symboliser toutes les pertes, y compris celle des personnes qui ne reviendront pas: personnes disparues par fuite ou fugue, personnes défuntes. 
Sur toute disparition plane l'ombre de la mort. Les simples allées et venues des êtres animés nous épargnent à des degrés variables ces affres de l'angoisse du non-retour, du disparaître définitif. Il y a comme une grâce des choses qui "veulent" bien revenir; mais il y a aussi la fantaisie des choses qui disparaissent et réapparaissent à leur gré: les clés de la maison ou de la voiture, par exemple…
Dans le cas le plus favorable, celui des allées et venues familières — et souvent familiales — , la chaîne de l'apparaître, du disparaître et du réapparaître est si bien nouée qu'elle donne à l'identité perceptive un aspect d'assurance, voire de réassurance, à l'égard de la foi perceptive; la distance temporelle, que la disparition étire et distend, est intégrée à l'identité par la grâce même de l'altérité.
Echapper pour un temps à la continuité du regard fait de la réapparition du même un petit miracle.
Je tiendrai pour une expérience temporelle plus complexe le cas où la phase de disparition donne lieu à des changements tels dans l'apparence de la chose qui se trouve réapparaître que nous parlons alors d'altération. C'est à des occasions de ce genre que nous commençons à employer à bon escient le mot "reconnaître" qui pourrait paraître inapproprié  aux situations perceptives précédentes.
Kant n'avait pas tort, au paragraphe 7 de l'Esthétique transcendantale, dans la section "Temps", de prendre en compte l'objection, tirée du phénomène de changement, contre la thèse de l'idéalité du temps; et il pensait s'en débarrasser en accordant la réalité empirique du temps, sans rien concéder sur l'essentiel: à savoir que les choses changent dans le temps qui lui-même ne change pas. Or l'expérience vive propose un exemple où l'aspect menaçant s'attache à la fois au changement et au temps qui passe. C'est cet aspect qui donne à la reconnaissance une dimension pathétique que la littérature explore et que nos lexiques n'ignorent pas.
A cet égard, la reconnaissance des personnes se distingue nettement de celle des choses, tranchant ainsi sur l'indétermination du "quelque chose" par quoi Descartes et Kant désignaient l'objectal des opérations de pensée.
Pour les choses, les reconnaître c'est pour une grande part les identifier par leurs traits génériques ou spécifiques; mais certains objets familiers ont pour nous une sorte de personnalité qui fait que les reconnaître, c'est se sentir avec elles dans un rapport non seulement de confiance mais de complicité. Les personnes en revanche se reconnaissent principalement à leurs traits individuels. C'est avec les personnes que la longueur du temps de séparation révèle ce pouvoir  destructeur que la sagesse ancienne accordait au temps…
Le cas du vieillissement prend à cet égard valeur emblématique."


Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance, éditions Stock, 2004, pp.99-101
(1) Rainer Maria Rilke,  Lettres à un jeune peintre, préface de Marc de Launay, éditions Payot et Rivages, 2002

samedi 6 novembre 2010

L'omnipotence "pare-honte": le livre de Job

"Le livre de Job confronte à une problématique qui pose la question de la honte par son absence même. Job traverse une situation extrême, ou une situation limite, et le texte peut être lu comme le compte rendu du travail psychique auquel le personnage est contraint pour survivre en particulier sous l'angle du lien à l'objet interne et de la fonction de l'idéal.
A aucun moment, Job n'est touché par la honte ou par la culpabilité, malgré toutes les tentatives exercées par ses amis. Sa femme va jusqu'à lui conseiller de se suicider en maudissant Dieu. La honte est absente de l'univers psychique de Job et s'il la mentionne en passant, c'est pour dire combien il ne se sent ni honteux ni coupable car il n'a rien fait de répréhensible. Evoquer la classique dénégation n'a ici aucun sens car Job est "réellement" innocent dans la mesure où il est l'objet d'un pari entre Dieu et le satan (1) qui se fait fort de démontrer son hypocrisie. L'enjeu est ailleurs.
L'absence de honte est donc énigmatique car tout, dans cette situation, est source de honte. Job est abandonné de tous, expulsé à la périphérie de la ville sur un tas de détritus, la peau rongée par un ulcère. Il a tout perdu, ses biens, sa réputation et sa famille. Comble de l'abandon, Dieu le prête de façon assez "sadique" aux turpitudes du satan. Comment Job parvient-il à traverser une situation honteuse sans éprouver de honte ? Qu'est-ce qui change en lui ? Peut-il survivre à un tel désordre traumatique sans être fou, et de quelle manière ?
Tel nous paraît être l'enjeu du Livre de Job: il échappe à la honte par un délire grandiose. La fin du texte, nous allons le voir, confirme cette hypothèse: Dieu sauve Job de la honte en restaurant le lien et l'histoire".


Albert Ciccone et Alain Ferrant, Honte, Culpabilité et Traumatisme, éditions Dunod, 2008, p.142
(1) Les auteurs écrivent "le satan" sans majuscule en précisant dans la note: "Dans l'empire perse, le "satan" était un conseiller chargé de mesurer et d'éprouver la sincérité et la fidélité des puissants autour du roi. Nous devons cette précision à Pierre-Yves Brandt, professeur de psychologie de religion à l'université de Lausanne."

dimanche 31 octobre 2010

L'amertume du cri

"Le cri laisse un goût amer dans la bouche, mais cette amertume vient-elle de ce que la bouche fait de lui, ou de la petitesse de notre corps à le recevoir?
Le cri est possible quand il ne triche pas. Il ne supporte pas la délégation. Faire crier, faire bégayer, faire pleurer sont des délégations alors qu'il faut juste crier pour ne pas perdre la puissance de l'affirmation. Faire crier la langue, cela revient à faire du cri une modalité passive de la langue. Et agiter le "faire" devant le cri, c'est déjà accepter la suprématie du mot et de sa syntaxe, le cri n'étant plus qu'un attribut sans intérêt de la langue, un pâle objet de médiation.
Crier pour ne plus faire crier, et la vibration commence."


Alain Milon, La fêlure du cri: violence et écriture, éditions Les Belles Lettres, 2010, pp.112-113

dimanche 3 octobre 2010

C'est à (re)lire

"…chaque fois qu'une voix, pour dire ce qui est, prend la parole, il y a en elle, comme le poids qui l'entraîne et la promesse qui la tient, la profusion bruissante de tout ce à quoi elle répond. Nous ne parlons qu'appelés, appelés par ce qui est à dire, et pourtant ce qui est à dire ne s'apprend et ne s'entend que dans la parole même. Nous ne brisons le silence que selon ses propres failles, lui-même en notre voix se brise et résonne (…). Il faut qu'un homme un instant se dresse dans la nuit pour que "le silence éternel de ces espaces infinis" apparaisse comme silence, d'être recueilli dans la voix qui le désigne. La voix qui donne voix, et jusqu'au silence même, ne s'est pas toutefois donnée elle-même à elle-même. Nous parlons pour avoir entendu, et ne cessant d'entendre, toute voix porte en elle plusieurs voix parce qu'il n'y a pas de première voix. Nous parlons toujours au monde, toujours déjà, toujours encore dans le monde, et l'initiative de la parole vient donc toujours lestée d'un passé, d'une charge aussi de parole qu'elle prend sur elle sans l'avoir constituée. Entre ma voix qui parle et ma voix que j'entends, vibre toute l'épaisseur du monde dont elle tente de dire le sens, ce sens qui l'a saisie, et comme happée, de façon immémoriale.
Comment penser l'appel qui nous fait parler ?
Comment penser la parole qui répond, et n'entend qu'en répondant ?
Comment penser la voix où seulement s'incarnent l'appel et la réponse ?
Comment penser cette voix charnelle sans laquelle l'esprit serait en déshérence ?
Si la voix écoute, le corps écoute, par tous les sens: comment penser une telle possibilité ?
Telles sont les questions de ce livre"


Jean-Louis Chrétien, L'appel et la réponse, Les éditions de Minuit, 1992, p.9
Du même auteur, et dans la même veine, La Voix nue. Phénoménologie de la promesse. Les éditions de Minuit, 1990

Citation du jour

 "La philosophie ne se développe pas en progressant, elle est au contraire l'effort de déployer et d'éclairer le même petit nom...